Pour une anthropologie des conditions ordinaires de l’épuisement contemporain
Résumé
L’épuisement contemporain est généralement étudié à partir de ses manifestations constituées que sont fatigue persistante, troubles du sommeil, stress chronique, épuisement professionnel, affections métaboliques, altération de la santé mentale ou perte d’autonomie. Entre la santé apparente et la pathologie reconnue s’étend pourtant une période plus incertaine, durant laquelle la personne poursuit ses activités tandis que ses possibilités de récupération, d’ajustement et de disponibilité s’amenuisent progressivement. Le concept de dette corporelle proposé dans cet article cherche à rendre intelligible cette altération silencieuse et ainsi il désigne le processus cumulatif par lequel des sollicitations ordinaires, chacune compatible isolément avec une vie normale, produisent des effets que les possibilités effectives de reprise ne suffisent plus à compenser. Cette proposition ne constitue ni une catégorie clinique ni un nouveau synonyme de la charge allostatique, mais procède d’une mise en relation anthropologique de connaissances établies dans des domaines distincts — adaptation physiologique, sommeil, rythmes, activité physique, attention, récupération après le travail et capacités fonctionnelles. Elle conduit à interroger la forme de vie qui permet à l’homme de demeurer fonctionnel alors même que diminue sa capacité à habiter pleinement ce qu’il fait, et ouvre enfin une réflexion sur la prévention, conçue comme entretien des conditions de restauration des capacités, avant que la vulnérabilité devienne visible. Il s’agit là d’un article synthèse de mes travaux plus volumineux en cours de rédaction.
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L’homme qui tient encore
L’épuisement ne commence pas toujours par un effondrement. Au contraire, il s’installe souvent dans une existence qui, vue de l’extérieur, continue de fonctionner, où la personne se lève, travaille, répond, décide, se déplace, prend soin des siens et accomplit les tâches attendues, sans qu’aucun événement spectaculaire vienne signaler que ses conditions intérieures d’existence ont commencé de se modifier.
Les signes, lorsqu’ils apparaissent, semblent d’abord trop modestes pour former un ensemble. Le sommeil restaure moins profondément, le réveil perd son élan, la respiration demeure plus haute, le mouvement spontané se raréfie, tandis que l’attention, supportant moins bien la continuité, cherche sans cesse une nouvelle stimulation. L’irritabilité augmente, la relation à autrui demande un effort qu’elle ne réclamait pas auparavant, et le repos, s’il interrompt l’activité, ne rend pas toujours à la personne sa disponibilité.
Chacun de ces phénomènes possède de nombreuses causes possibles, et aucun ne permet, isolément, de conclure à l’existence d’un processus général, mais leur rapprochement soulève la question de savoir comment penser une altération qui précède la maladie déclarée, échappe encore aux catégories cliniques et laisse longtemps subsister les apparences de la capacité ?
Les sociétés contemporaines disposent de vocabulaires abondants pour désigner les états constitués et parlent de stress, de fatigue chronique, de surcharge, de burn-out, de troubles anxieux, de dette de sommeil, de sédentarité, d’épuisement attentionnel ou de fragilité, et décrivent avec une précision croissante les effets particuliers du manque de sommeil, de l’insuffisance d’activité physique, des perturbations circadiennes, des sollicitations cognitives et du stress prolongé. Elles peinent davantage, en revanche, à penser ce que ces phénomènes peuvent former ensemble dans la durée d’une vie ordinaire, et c’est à cet endroit que peut être proposée la notion de dette corporelle.
Une définition provisoire
La dette corporelle désigne l’écart cumulatif qui se forme lorsque les sollicitations auxquelles une personne répond excèdent durablement les possibilités effectives de récupération, d’ajustement et de restauration dont elle dispose.
Le mot « dette » ne désigne pas ici une quantité mesurable, encore moins une faute dont la personne serait débitrice, mais une relation temporelle par laquelle une exigence présente reçoit une réponse dont une part du coût est reportée, le corps permettant que l’activité continue, mobilise ses ressources, modifie ses équilibres et maintienne la personne dans l’action. Lorsque les conditions de reprise sont suffisantes, ces ajustements peuvent se résorber, mais lorsqu’elles demeurent incomplètes, une part de ce qui aurait dû être restauré passe silencieusement d’un jour au suivant.
La dette corporelle ne suppose donc pas nécessairement une sollicitation extrême, car elle peut naître de conduites ordinaires comme dormir un peu moins que nécessaire, demeurer assis trop longtemps, manger à des heures irrégulières, interrompre continuellement son attention, réduire les transitions entre les activités, prolonger le travail dans le temps domestique, respirer durablement sous tension, renoncer aux mouvements spontanés ou substituer à la reprise véritable une succession de distractions.
Prises séparément et pendant une durée limitée, ces conduites peuvent demeurer compatibles avec une vie normale, mais leur accumulation modifie la question, car le corps ne rencontre jamais le manque de sommeil indépendamment de la sédentarité, la sollicitation cognitive indépendamment de la tension relationnelle, ou l’irrégularité temporelle indépendamment de l’état dans lequel les jours précédents l’ont laissé. La vie humaine ne juxtapose pas des fonctions étanches. Au contraire, elle engage à chaque instant un être dont les dimensions physiologiques, psychiques, relationnelles et sociales se répondent.
La dette corporelle cherche à nommer cette accumulation sans confondre les connaissances particulières qui permettent de l’éclairer.
Ce que les sciences établissent
La notion d’allostasie fournit un premier appui en ce qu’elle désigne la capacité de l’organisme à préserver sa stabilité par le changement, en ajustant ses réponses aux exigences rencontrées, et cette adaptation possède un coût. C’est pour penser l’usure résultant de l’activation répétée ou insuffisamment régulée des systèmes d’adaptation que Bruce McEwen et Eliot Stellar ont proposé la notion de charge allostatique par laquelle l’organisme se maintient en répondant, mais les mécanismes mêmes qui rendent l’adaptation possible peuvent devenir dommageables lorsqu’ils sont sollicités trop fréquemment, trop longtemps ou sans récupération suffisante.
La recherche sur le sommeil montre, selon une autre voie, que des restrictions modérées répétées peuvent produire des déficits cumulatifs et dans l’étude expérimentale conduite par Hans Van Dongen et ses collaborateurs, les participants limités à quatre ou six heures de sommeil pendant quatorze jours ont présenté une dégradation progressive de leurs performances cognitives, sans que la perception subjective de la somnolence évolue toujours au même rythme que les déficits objectivés, de sorte que la personne pouvait s’accoutumer partiellement à son état sans retrouver ses capacités initiales.
Les travaux consacrés à la récupération après le travail apportent un autre ensemble d’indices. Le modèle effort-récupération développé par Theo Meijman et Gijsbert Mulder permet de comprendre comment les réactions mobilisées par le travail peuvent se prolonger lorsque les possibilités de récupération demeurent insuffisantes, et les recherches menées dans le prolongement de ce cadre par Sabine Sonnentag et ses collaborateurs ont mis en évidence, au sein de plusieurs échantillons et principalement à partir de données déclaratives, des associations entre la récupération après le travail et quatre expériences particulières que sont le détachement psychologique, la relaxation, la maîtrise d’activités librement choisies et le contrôle exercé sur le temps disponible. Ces résultats ne permettent pas d’établir à eux seuls une relation causale générale, mais ils suggèrent que la cessation formelle de l’activité ne garantit pas nécessairement une reprise effective.
Ces résultats ne démontrent pas à eux seuls l’existence d’une dette corporelle entendue comme phénomène unifié, mais ils établissent ou suggèrent, selon les méthodes employées, plusieurs éléments indispensables à l’hypothèse, à savoir, que l’adaptation possède un coût, que ce coût dépend de la répétition et de la durée, qu’une récupération insuffisante peut permettre aux effets de se prolonger, que des altérations objectives peuvent progresser sans être pleinement perçues, et que la restauration paraît dépendre de la qualité des conditions de reprise autant que de l’arrêt apparent de l’effort.
Les recherches sur les rythmes circadiens, l’activité physique, la sédentarité et les sollicitations cognitives complètent cette matière en montrant que le moment auquel une activité survient, la continuité des périodes d’immobilité, la fréquence des interruptions ou l’exposition à la lumière durant la soirée ne sont pas de simples détails entourant la santé, mais des conditions qui participent à la manière dont l’organisme règle ses fonctions, maintient son attention et prépare le sommeil.
Aucune de ces disciplines ne fournit à elle seule une théorie générale de l’épuisement ordinaire, chacune n’éclairant qu’une partie de la matière, et c’est au lieu de leur rencontre que l’anthropologie intervient, pour examiner la forme de vie dont ces résultats scientifiques peuvent être les indices convergents.
De la charge allostatique à la dette corporelle
La dette corporelle ne doit, cependant, pas être confondue avec la charge allostatique.
La charge allostatique appartient à un cadre physiologique et épidémiologique précis, où elle cherche à rendre compte des effets cumulés de l’adaptation à partir de systèmes biologiques et, selon les recherches, d’ensembles de biomarqueurs. La dette corporelle possède un autre statut en ce qu’elle constitue une proposition anthropologique destinée à interroger la manière dont une vie organise dans le temps les rapports entre sollicitation, compensation, reprise et disponibilité.
Elle englobe ainsi des dimensions que la charge allostatique ne prétend pas nécessairement réunir comme la qualité de la présence relationnelle, le sentiment d’habiter son activité, la disparition de l’élan, l’appauvrissement des transitions, la réduction du mouvement spontané, la difficulté à retrouver le silence ou l’incapacité croissante à demeurer disponible sans stimulation.
Cette extension impose une discipline, car la dette corporelle ne saurait emprunter aux sciences biologiques une autorité qu’elles ne lui confèrent pas puisqu’elle demeure une hypothèse de synthèse, les mécanismes particuliers devant continuer d’être examinés selon les méthodes propres à chaque discipline, leur rapprochement ne prouvant pas qu’ils possèdent une cause unique, qu’ils évoluent toujours ensemble ou qu’ils puissent être additionnés comme les montants d’un même compte.
Le concept devient utile à une autre condition, qu’il permette de voir ce que la séparation des domaines laisse dans l’ombre.
La dette de sommeil peut être partiellement décrite, le temps de sédentarité peut être calculé, certaines réponses physiologiques au stress peuvent être observées, l’activité physique peut être quantifiée, le nombre d’interruptions numériques peut être relevé, mais l’être humain qui vit simultanément toutes ces réalités ne se réduit à aucune d’elles parce qu’il traverse une journée, une semaine, une saison de son existence avec l’état que l’ensemble de ses expériences a progressivement formé.
La dette corporelle désigne cette continuité vécue.
Le corps ne règle pas des comptes séparés
La métaphore de la dette pourrait laisser croire que chaque conduite possède un coût fixe et que la santé résulte d’une simple addition, mais le fonctionnement humain paraît plus complexe.
Une nuit insuffisante n’a pas exactement le même effet selon qu’elle survient après plusieurs nuits réparatrices ou au terme d’une longue période de restriction, de même qu’une journée immobile ne prend pas le même sens dans une existence traversée par le mouvement que dans une vie durablement sédentaire. Une sollicitation professionnelle intense peut ainsi être féconde lorsque la personne dispose de prises sur son activité, comprend son effort, reçoit un soutien et retrouve ensuite des conditions de reprise, tandis que la même intensité change de nature lorsqu’elle s’ajoute à une disponibilité déjà altérée.
Les facteurs se modulent ainsi entre eux, se compensant partiellement, s’amplifiant ou modifiant les seuils à partir desquels une sollicitation devient difficilement soutenable, si bien que la dette corporelle relève moins d’une comptabilité que d’une dynamique.
Cette dynamique conduit à formuler une hypothèse selon laquelle, lorsque certaines existences se dégradent sans qu’aucune cause isolée paraisse proportionnée aux effets constatés, une partie de l’explication pourrait résider dans la composition cumulative de sollicitations ordinaires et de reprises insuffisantes, sans que cette hypothèse permette encore d’établir une causalité commune ni de déterminer la part respective des facteurs engagés. Elle désigne ainsi le phénomène que le concept de dette corporelle propose précisément de soumettre à l’enquête et qui consiste en ce que chacun des éléments peut demeurer trop faible pour recevoir toute l’attention, tandis que leur composition devient progressivement déterminante, sans qu’un moment unique puisse être désigné comme son origine.
Une telle proposition doit se garder de transformer toute fatigue en signe d’une dette cachée, car la fatigue appartient à la vie. Elle peut suivre un effort heureux, accompagner un apprentissage, marquer l’accomplissement d’une tâche et disparaître après une reprise suffisante, et elle informe parfois la personne de ses limites avec une grande justesse.
Le problème commence lorsque la fatigue cesse de conduire au repos, lorsque le repos ne restaure plus entièrement, ou lorsque l’organisation de la vie oblige à reprendre l’activité avant que les capacités mobilisées aient retrouvé leur disponibilité.
Demeurer fonctionnel, devenir moins disponible
L’une des difficultés majeures tient à la confusion entre capacité d’exécution et état réel des capacités.
Une personne peut demeurer professionnellement fonctionnelle grâce à l’expérience, à la discipline, à l’automatisation de certaines tâches, au sens des responsabilités ou à la mobilisation de ressources supplémentaires, et continuer ainsi à produire un travail satisfaisant tout en perdant une part de sa disponibilité pour ce qui échappe à l’urgence immédiate.
Cette diminution apparaît parfois dans les marges de l’existence, où le travail est accompli quand la conversation devient pesante, où les obligations sont tenues quand la curiosité se retire, où la journée est traversée quand chaque imprévu coûte davantage, le corps répondant toujours à ce qui lui est demandé tandis que se réduisent la gratuité du geste, le désir de mouvement, l’attention offerte à autrui et la capacité à accueillir ce qui n’était pas prévu.
La dette corporelle ne désigne donc pas seulement une diminution quantitative de l’énergie, mais concerne la disponibilité comme qualité générale de la présence.
Être disponible signifie pouvoir mobiliser une capacité sans que cette mobilisation absorbe immédiatement toutes les autres, de sorte qu’une personne disponible peut travailler tout en demeurant capable de relation, d’ajustement, d’attention et de reprise. Lorsque la dette augmente, en revanche, la préservation de la fonction principale réclame une concentration croissante des ressources, et ce qui n’est pas indispensable se retire progressivement.
L’homme tient encore, mais son monde se rétrécit.
De la capacité à la plasticité
L’Organisation mondiale de la santé a donné une place centrale à la notion de capacité intrinsèque dans sa conception du vieillissement en bonne santé, celle-ci désignant l’ensemble des capacités physiques et mentales qu’une personne peut mobiliser, ce qui permet de déplacer le regard depuis la seule présence de maladies vers les possibilités effectives d’agir et de vivre.
La dette corporelle s’inscrit dans ce voisinage sans s’y confondre car elle porte sur le processus temporel par lequel les conditions ordinaires de l’existence peuvent préserver, mobiliser ou entamer les capacités avant qu’une incapacité soit constituée.
Elle invite également à distinguer la capacité disponible de la plasticité qui permet son ajustement et sa restauration, car une personne peut encore accomplir une tâche tout en perdant progressivement la souplesse nécessaire pour répondre à une situation nouvelle, changer de rythme, absorber un imprévu ou se remettre d’un effort inhabituel.
La plasticité ne signifie pas que l’être humain puisse s’adapter indéfiniment, mais désigne la possibilité de se transformer sans se perdre, de varier ses réponses et de retrouver un équilibre après la sollicitation, et une organisation qui invoque constamment l’adaptabilité de ses membres peut finir par consommer la faculté même qu’elle sollicite.
L’adaptation possède une histoire, chaque réponse laissant l’organisme et la personne dans un certain état, si bien que demander sans cesse une nouvelle adaptation à celui qui n’a pas achevé la précédente produit une forme particulière d’épuisement. Pourtant, la personne demeure en mouvement, mais ce mouvement ne lui permet plus de retrouver une assise.
Une temporalité sans reprise
La dette corporelle est inséparable d’une anthropologie du temps.
Les sociétés contemporaines ont multiplié les moyens de réduire l’attente, d’accélérer les échanges et de rendre les activités accessibles à toute heure, sans que cette disponibilité technique crée nécessairement une disponibilité humaine équivalente et elle peut au contraire supprimer les intervalles qui permettaient autrefois à une activité de se clore avant qu’une autre commence.
Le trajet n’est plus toujours une transition lorsque le travail s’y poursuit, le domicile ne marque plus nécessairement la fin de l’activité professionnelle, le repas peut devenir un temps de consultation, le divertissement lui-même sollicite l’attention par une succession rapide de contenus, et la nuit conserve les traces lumineuses, cognitives et affectives de ce qui la précède.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la quantité de travail ou dans le nombre d’heures officiellement consacrées au repos, mais dans la disparition des seuils.
Un temps libre peut ainsi demeurer intérieurement occupé par l’activité qu’il est censé interrompre, une pause peut ajouter une nouvelle stimulation à celles qui l’ont rendue nécessaire, et un week-end peut permettre l’arrêt sans accomplir une restauration complète, de sorte que les calendriers enregistrent des périodes sans travail, mais ils ne disent pas toujours si la personne a réellement quitté l’état de mobilisation dans lequel le travail l’avait placée.
La reprise doit ici être entendue dans toute la richesse du terme de récupération, retour à soi, possibilité de recommencer sans transporter intégralement le coût du temps précédent.
Le travail comme lieu d’accumulation et de restauration
Le monde du travail ne peut être tenu pour la cause unique de la dette corporelle, qui se forme dans l’ensemble de l’existence que constitue sommeil, mobilité, alimentation, relations, habitat, responsabilités familiales, usage des écrans, précarité, maladie et organisation sociale des temps.
Le travail possède néanmoins une responsabilité particulière, car il occupe une part considérable de la journée, ordonne les horaires, modèle les conduites corporelles, distribue les marges d’autonomie et prolonge souvent ses exigences au-delà du lieu où il est accompli.
La prévention professionnelle intervient encore fréquemment lorsque la vulnérabilité est devenue visible en repérant les risques, accompagnant les troubles déclarés, aménageant les postes, préparant les retours et tentant de prévenir la désinsertion.
Ces actions, si nécessaires soient-elles, rencontrent pourtant un homme dont les capacités ont parfois été entamées bien avant que son état devienne administrativement ou médicalement identifiable.
Une prévention inspirée par la dette corporelle chercherait également à comprendre comment les rythmes de travail permettent ou empêchent la reprise, comment les interruptions altèrent la continuité de l’attention, comment les transformations successives mobilisent les capacités d’adaptation, comment la disponibilité numérique étend le temps de sollicitation, comment les marges d’ajustement permettent à chacun de proportionner momentanément son effort, et comment le collectif soutient les capacités individuelles ou reporte la charge sur les personnes déjà fragilisées.
Cette approche écarterait une tentation devenue fréquente, celle de faire de la santé une compétence individuelle supplémentaire comme conseiller au salarié de mieux dormir, de bouger davantage, de gérer son stress et de préserver son équilibre qui peut avoir une utilité, mais une telle politique devient contradictoire lorsque l’organisation quotidienne du travail empêche matériellement les conduites qu’elle recommande.
La prévention demande alors une réciprocité car la personne peut apprendre à reconnaître ses limites et à prendre soin de ses capacités, tandis que l’organisation doit examiner la dette que ses propres rythmes, procédures, transformations et modes de communication contribuent à produire.
Restaurer les capacités
La restauration des capacités ne se réduit pas à la cessation de l’effort, mais dépend de la nature de ce qui a été sollicité et de la qualité du milieu dans lequel la personne tente de se reprendre.
Le sommeil demeure une condition majeure, sans constituer à lui seul une réponse universelle tant le mouvement peut restaurer ce que l’immobilité prolongée a entamé, le silence peut rendre une continuité à l’attention fragmentée, la relation peut soutenir la reprise lorsque l’épuisement s’est formé dans l’isolement, une activité librement choisie peut redonner une prise à celui dont le temps a été continuellement prescrit, et les rythmes réguliers peuvent offrir un appui à un organisme soumis à l’instabilité.
Ces dimensions ne sont pas interchangeables mais forment une écologie de la reprise.
Cette écologie conduit à distinguer le divertissement de la restauration en ce que le premier peut déplacer momentanément l’attention et procurer du plaisir sans restaurer les capacités sollicitées, mais il peut aussi devenir restaurateur lorsqu’il engage le corps, libère l’attention, nourrit une relation ou rend à la personne la maîtrise de son temps. La nature de l’activité ne suffit donc pas à déterminer son effet, qui dépend de l’état de la personne, du mode d’engagement et de la place que cette activité occupe dans l’ensemble de sa vie.
Une culture de la restauration des capacités ne prescrirait pas un modèle uniforme de vie saine. Elle chercherait à rendre de nouveau habitables les alternances dont une existence humaine a besoin ; tels que effort et reprise, attention et relâchement, solitude et relation, immobilité et mouvement, contrainte et liberté, continuité et changement.
Conclusion
L’homme contemporain ne s’épuise pas seulement dans les crises visibles. Au contraire, il peut s’altérer au milieu des conduites les plus ordinaires, lorsque leurs coûts successifs ne rencontrent plus les conditions nécessaires à une reprise véritable.
La dette corporelle propose de regarder cette période silencieuse durant laquelle la personne reste capable, tandis que sa capacité à se restaurer, à s’ajuster et à demeurer disponible commence à diminuer. Elle ne prétend pas réunir artificiellement sous un même nom tout ce que les sciences distinguent avec raison, mais cherche à comprendre ce que devient l’homme qui vit ensemble les phénomènes que les disciplines étudient séparément.
Cette perspective déplace la prévention car il ne suffit plus d’attendre la maladie, la rupture, l’arrêt ou l’épuisement déclaré, il devient nécessaire d’examiner les conditions ordinaires qui permettent aux capacités de se renouveler et à l’effort de ne pas consommer ce dont il dépend.
L’écart anthropologique proposé par cet article peut alors être formulé clairement en ces termes. La manière dont une société organise la reprise manifeste la conception de l’homme sur laquelle elle repose. Lorsqu’elle exige continuellement qu’il s’adapte sans lui rendre le temps, les lieux et les relations nécessaires pour se restaurer, elle peut longtemps le conserver fonctionnel, tout en préparant, sous cette continuité apparente, la diminution silencieuse de sa présence au monde.
Cet article présente la première synthèse d’un travail de recherche plus vaste consacré à la dette corporelle, dont l’ouvrage à paraître développera l’histoire conceptuelle, les fondements scientifiques, les formes prises dans les différents domaines de la vie contemporaine, les inégalités qui en gouvernent l’accumulation et les conditions personnelles, relationnelles, sociales et organisationnelles d’une restauration des capacités.
Cyril Brun, docteur en sciences humaines, chercheur en anthropologie
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Références indicatives
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