Travaux de recherche – L’homme essoufflé

L’Homme essoufflé

Qu’est-ce que l’homme — et que font nos manières de vivre à ce qu’il devient ?

Nous n’avons probablement jamais disposé d’autant de connaissances sur l’être humain.

Nous observons son cerveau.

Nous mesurons son sommeil.

Nous étudions son métabolisme, ses comportements, ses émotions, ses capacités cognitives, les effets du stress, du mouvement, de l’alimentation ou des relations sociales.

Et pourtant, une question demeure étonnamment difficile à poser dans son unité :

qu’est-ce que l’homme auquel toutes ces connaissances se rapportent ?

Car nous savons de mieux en mieux décrire certaines parties de son fonctionnement sans nécessairement mieux comprendre la personne qui les rassemble.

C’est cette difficulté qui est au point de départ de L’Homme essoufflé.

Un projet de recherche consacré à la personne humaine, à son unité et à ce que nos manières de vivre font aux conditions mêmes de son déploiement.

Repartir de l’homme

Mon travail a commencé en 1997 par une question anthropologique.

Avant de chercher comment mieux décider, mieux travailler, mieux manager, mieux récupérer ou mieux vivre, encore faut-il comprendre qui est celui qui décide, travaille, dirige, récupère ou vit.

L’anthropologie classique offre pour cela une architecture particulièrement riche.

Le corps.

Les sensations.

Les passions de l’âme.

L’intelligence.

La volonté.

Les habitudes.

Les vertus.

Le discernement.

L’esprit.

Ces dimensions ne constituent pas une juxtaposition de facultés indépendantes.

Elles appartiennent à une même personne et agissent continuellement les unes sur les autres.

Comprendre l’homme suppose donc de retrouver cette unité.

C’est le premier mouvement de L’Homme essoufflé : reconstruire une lecture suffisamment complète de la personne pour pouvoir ensuite comprendre ce qui lui arrive.

Faire dialoguer une anthropologie ancienne avec les connaissances contemporaines

Cette anthropologie nous vient en grande partie d’Aristote, de saint Thomas d’Aquin et de la tradition philosophique et théologique qui les a prolongés.

Mais la reprendre aujourd’hui ne peut consister à la soustraire à ce que nous avons appris depuis.

Nous disposons désormais de connaissances scientifiques auxquelles les anciens n’avaient pas accès.

Elles permettent d’observer avec une précision nouvelle le sommeil, le stress, l’attention, la récupération, les mécanismes de récompense, les effets de la sédentarité, le fonctionnement cognitif ou encore certaines interactions entre états corporels et comportements.

L’Homme essoufflé cherche à organiser leur rencontre.

Non pour demander à la science de « prouver » une anthropologie philosophique.

Non plus pour réduire l’homme à ce qui peut être mesuré.

Mais pour confronter les propositions lorsqu’elles portent sur des réalités que les sciences permettent aujourd’hui d’observer.

Les niveaux d’explication doivent rester distincts.

Les convergences doivent pouvoir être relevées.

Les contradictions éventuelles doivent pouvoir être reconnues.

Et certaines questions doivent pouvoir demeurer hors du champ de l’une ou l’autre discipline.

Le dialogue n’a d’intérêt qu’à condition de ne pas confondre ceux qui dialoguent.

Puis soumettre cette anthropologie à une autre épreuve

Reconstruire l’homme ne suffit pas.

Encore faut-il regarder dans quelles conditions nous lui demandons aujourd’hui de vivre.

C’est ici que le projet change de perspective.

Que devient cette personne lorsque son environnement quotidien sollicite continuellement son attention ?

Lorsque le temps se fragmente ?

Lorsque le mouvement ordinaire diminue ?

Lorsque le sommeil ou les rythmes de récupération sont perturbés ?

Lorsque l’alimentation, le travail, le stress, les écrans ou l’organisation des journées imposent au corps des contraintes répétées ?

Lorsque l’immédiateté rend plus difficile la durée nécessaire au désir, à la volonté, à l’apprentissage ou au discernement ?

Il ne s’agit plus seulement de demander :

« Qu’est-ce que l’homme ? »

mais :

« Que faisons-nous à cet homme par la manière dont nous avons organisé sa vie ? »

C’est de cette confrontation qu’est né le diagnostic de l’homme essoufflé.

L’homme essoufflé

L’homme essoufflé n’est pas simplement un homme fatigué.

Il peut travailler.

Réussir.

Décider.

Entreprendre.

Voyager.

Faire du sport.

Élever ses enfants.

Assumer des responsabilités importantes.

Vu de l’extérieur, tout peut encore fonctionner.

Mais une partie croissante de ses ressources est mobilisée pour lui permettre de continuer à fonctionner dans des conditions qui lui demandent plus qu’elles ne lui rendent.

Il compense.

Puis il s’habitue à compenser.

Et finit parfois par prendre pour son état normal ce qui est déjà le résultat d’une adaptation.

Son attention tient moins longtemps.

Une mauvaise nuit coûte davantage.

La récupération devient plus lente.

Certains efforts commencent à être arbitrés.

Le désir et l’élan peuvent diminuer.

Le temps libre sert de plus en plus à récupérer du temps occupé.

Les week-ends réparent la semaine.

Les vacances commencent par réparer les mois qui les précèdent.

L’homme ne s’est pas nécessairement arrêté. Mais il dispose progressivement de moins de lui-même pour conduire sa propre vie.

C’est en ce sens que je parle d’un homme essoufflé.

La dette corporelle

La dimension corporelle de ce phénomène m’a conduit à développer un concept particulier : la dette corporelle.

Le corps possède une remarquable capacité d’adaptation.

C’est précisément ce qui nous permet de supporter une mauvaise nuit, une période de stress, un effort inhabituel ou quelques jours de déséquilibre.

Le problème apparaît lorsque ce qui devait être exceptionnel devient ordinaire.

Lorsque les sollicitations se répètent plus vite que les possibilités de récupération, l’organisme doit continuer à compenser.

Comme dans une dette financière, le fait de pouvoir continuer à payer ne signifie pas que la dette n’existe pas.

Tant que le système tient, elle peut même rester largement invisible.

Mais progressivement, la marge se réduit.

Nous pouvons alors chercher séparément des solutions pour le sommeil, l’énergie, la concentration, la récupération, le poids, le désir, l’humeur ou la motivation sans voir que certaines de ces difficultés peuvent partager un même terrain : un organisme auquel le quotidien laisse insuffisamment de possibilités de restaurer ce qu’il dépense.

La dette corporelle n’a pas vocation à remplacer un diagnostic médical ni à ramener des phénomènes complexes à une cause unique.

Elle constitue une grille de lecture du rapport entre mode de vie, compensation et récupération.

Et elle pose une question très simple :

combien de notre vitalité consacrons-nous aujourd’hui à réparer ce que notre manière de vivre défait continuellement ?

Deux dimensions d’un même problème

C’est ici que les deux grandes branches de mon travail se rejoignent.

La première concerne la personne qui agit.

Pourquoi désirons-nous ?

Qu’est-ce qui met la volonté en mouvement ?

Que font la peur, la colère ou les autres passions à notre perception d’une situation ?

Pourquoi deux personnes confrontées au même événement ne réagissent-elles pas de la même manière ?

Quelles conditions rendent possible un discernement juste ?

Ces questions trouvent des applications directes dans le management, l’éducation, l’accompagnement ou la décision.

La seconde concerne les conditions dans lesquelles cette personne exerce ses facultés.

Un homme dont le corps compense en permanence n’aborde pas nécessairement une décision, un effort ou une difficulté avec la même disponibilité qu’un homme pleinement restauré.

L’anthropologie de l’action et la recherche sur la dette corporelle ne constituent donc pas deux projets juxtaposés.

Elles parlent du même homme.

Une rencontre inattendue avec l’art de vivre à la française

C’est en travaillant sur cette seconde dimension qu’un autre terrain de recherche a pris une importance particulière : l’art de vivre à la française.

Je connaissais déjà de l’intérieur le monde du vin, de la gastronomie et de la table.

Mais la question a changé lorsque j’ai cessé de regarder l’art de vivre français uniquement comme un patrimoine culturel pour l’observer à partir des conditions ordinaires de l’existence.

Le repas pris comme un temps véritable.

La convivialité.

Le plaisir.

La satiété.

La marche et le mouvement intégrés au quotidien.

L’alternance entre activité et repos.

Une certaine relation à la mesure.

Le temps accordé aux autres.

Aucun de ces éléments n’est un traitement.

Et « l’art de vivre à la française » n’est évidemment pas une catégorie scientifique dont on pourrait démontrer globalement les effets sur la santé.

La démarche consiste précisément à décomposer cet art de vivre en pratiques observables, puis à examiner ce que les connaissances contemporaines permettent d’établir à leur sujet.

C’est alors qu’apparaît une correspondance qui mérite d’être étudiée.

Une partie de ce que nos vies contemporaines ont progressivement externalisé sous forme de programmes de récupération, de prévention ou de bien-être était autrefois davantage intégrée à l’organisation de la vie ordinaire.

Cela conduit à une hypothèse simple :

un corps ne devrait pas seulement pouvoir récupérer du quotidien. Il devrait pouvoir récupérer dans le quotidien.

L’art de vivre à la française m’intéresse aujourd’hui à cet endroit précis.

Non comme nostalgie.

Non comme folklore.

Non comme médecine alternative.

Mais comme terrain anthropologique et culturel permettant de penser autrement l’organisation d’une vie compatible avec les besoins ordinaires d’un être humain incarné.

Ne pas ajouter avant d’avoir regardé ce que nous retirons

Cette recherche conduit finalement à une inversion.

Face à la fatigue, à la diminution de la vitalité ou aux difficultés de récupération, notre premier réflexe consiste souvent à chercher ce qu’il faudrait ajouter.

Davantage de sommeil.

Un complément.

Une nouvelle alimentation.

Un programme.

Du sport.

Une cure.

Une technique de gestion du stress.

Ces réponses peuvent avoir leur utilité.

Mais elles laissent parfois intacte la question qui les précède :

qu’est-ce que notre quotidien continue à produire pendant que nous essayons d’en réparer les conséquences ?

Avant d’ajouter encore, il peut être nécessaire de cesser de retirer.

C’est probablement à cet endroit que L’Homme essoufflé rejoint le plus directement la vie ordinaire.

Un projet de recherche en cours

L’Homme essoufflé n’est pas une théorie achevée à laquelle je chercherais désormais des applications.

C’est un travail en cours.

Il se nourrit de la tradition anthropologique, de la littérature scientifique contemporaine, de mes travaux antérieurs, de l’écriture, des échanges avec des chercheurs et des praticiens, mais également des situations rencontrées au cours des interventions et des accompagnements.

Il donne aujourd’hui lieu à plusieurs travaux consacrés à l’anthropologie de la personne, à la dette corporelle, aux modes de vie contemporains et à l’art de vivre à la française.

Une partie de cette recherche est publiée dans mes articles.

Une autre se développe dans mes ouvrages.

Une autre encore est transmise et mise à l’épreuve lors de mes conférences.

Mais la question demeure la même depuis le commencement :

Qu’est-ce que l’homme — et que font nos manières de vivre à ce qu’il devient ?