Cyril Brun – Chercheur en anthropologie


Cyril Brun

Chercheur en anthropologie

Docteur en sciences humaines — Grhis – Université de Rouen-Normandie

Depuis 1997, je travaille une question qui n’a jamais changé de nature, même si elle m’a conduit sur des terrains que je n’aurais pas tous imaginés au départ :

Qu’est-ce que l’homme — et que font nos manières de vivre à ce qu’il devient ?

Cette question est le point de départ de tout mon travail.

Elle m’a conduit à étudier ce qui fait qu’une personne agit, désire, choisit, renonce, s’engage, se met en colère, tient dans l’épreuve ou, au contraire, finit par se laisser conduire par des mécanismes qu’elle ne comprend plus.

Elle m’a conduit également vers une seconde interrogation, devenue progressivement inséparable de la première : que se passe-t-il lorsque notre manière de vivre cesse de respecter les conditions dont cette personne a besoin pour déployer pleinement ses capacités ?

C’est autour de ces deux questions que s’organise aujourd’hui l’ensemble de mes recherches.

Une anthropologie pour comprendre l’homme réel

Mon travail s’enracine dans l’anthropologie classique, principalement aristotélicienne et thomiste.

Elle offre une compréhension de la personne que je travaille depuis près de trente ans : le corps, les sensations, les passions de l’âme, l’intelligence, la volonté, les habitudes, les vertus, le discernement.

Mais reprendre cette anthropologie aujourd’hui ne consiste pas à répéter ce qui a été écrit il y a plusieurs siècles.

Les neurosciences, la physiologie, la psychologie expérimentale ou encore les sciences du comportement nous permettent désormais d’observer des mécanismes auxquels les anciens n’avaient pas accès.

Je cherche donc à faire dialoguer ces différents niveaux de connaissance sans les confondre.

La science peut documenter un mécanisme, une corrélation ou un effet physiologique. Elle ne répond pas nécessairement, pour autant, à la question de ce qu’est l’homme.

Inversement, une proposition philosophique qui porte sur un fait observable doit accepter d’être confrontée à ce que la science permet aujourd’hui d’établir.

C’est dans cet espace que se situe ma recherche : tenir ensemble ce que nous savons aujourd’hui de l’homme et ce que la tradition anthropologique avait compris de sa structure, sans demander à l’un de prouver artificiellement l’autre.

Une recherche confrontée au réel

Je n’ai jamais voulu que cette anthropologie demeure enfermée dans les livres.

Très tôt, j’ai cherché à la confronter à des personnes réelles, engagées dans des situations réelles.

Pendant près de vingt ans, j’ai ainsi accompagné des personnes dans le cadre de bilans de compétences, en y introduisant une lecture anthropologique préalable au choix professionnel.

Ce travail m’a placé devant une difficulté récurrente : nous cherchons souvent à résoudre un problème avant d’avoir suffisamment compris la personne à laquelle nous demandons de le résoudre.

La même question m’a accompagné dans d’autres contextes.

Elle m’a conduit à participer pendant plusieurs années au Comité Éthique de la finance Pro Persona et à intervenir auprès d’entreprises lorsque les difficultés rencontrées ne pouvaient être comprises uniquement à partir de l’organisation, des procédures ou des compétences.

Elle nourrit aujourd’hui mes recherches et mes interventions consacrées au management.

Car avant de savoir comment agir dans une situation humaine, il faut encore comprendre ce qui fait agir — et réagir — la personne que nous avons en face de nous.

L’Homme essoufflé

Au fil de ces recherches, une autre question a pris une importance croissante.

Nous demandons beaucoup à l’homme contemporain.

Nous lui demandons de décider, de s’adapter, d’être performant, disponible, autonome, attentif, créatif, engagé.

Mais nous interrogeons beaucoup moins les conditions physiques dans lesquelles nous lui demandons de l’être.

Car l’homme qui pense, choisit, travaille, désire ou exerce son discernement n’est jamais séparé du corps qui rend tout cela possible.

Or nos manières de vivre sollicitent quotidiennement ce corps.

Nos rythmes, notre sommeil, notre alimentation, notre rapport au mouvement et à la sédentarité, notre exposition au stress, notre manière de travailler, de nous reposer ou d’organiser notre temps produisent des effets qui ne disparaissent pas nécessairement lorsque la journée s’achève.

C’est ici qu’apparaît une notion devenue centrale dans mon travail : la dette corporelle.

La dette corporelle

Une dette financière permet de dépenser aujourd’hui des ressources qu’il faudra restituer demain.

Le corps connaît, d’une certaine manière, une situation comparable.

Il possède une remarquable capacité d’adaptation. Lorsque nous lui demandons davantage que ce que nos conditions de vie lui permettent de restaurer, il ne cesse pas immédiatement de fonctionner.

Il compense.

C’est même ce qui rend le phénomène difficile à percevoir.

Nous continuons à travailler. À sortir. À réfléchir. À prendre des décisions. À assumer nos responsabilités.

Mais lorsque cette compensation devient chronique, une part croissante des ressources de l’organisme doit être consacrée à maintenir un fonctionnement que le quotidien ne lui permet plus de restaurer pleinement.

Une mauvaise nuit coûte davantage.

La récupération devient moins complète.

L’attention est plus fragile.

L’effort demande davantage.

L’élan diminue.

Nous commençons alors, souvent sans nous en rendre compte, à organiser notre existence autour de l’énergie dont nous disposons encore.

Le danger est de considérer cette diminution comme normale parce qu’elle s’est installée progressivement.

Nous ne tombons pas d’un seul coup. Nous nous adaptons. Puis nous nous adaptons à notre adaptation.

C’est ce processus que j’appelle la dette corporelle.

Cette notion occupe une place particulière dans mon travail parce qu’elle rend très concrète une conviction anthropologique plus générale : nous ne pouvons pas penser la personne indépendamment des conditions corporelles dans lesquelles elle exerce ses facultés.

La liberté, le discernement, la volonté ou la capacité d’agir ne flottent pas au-dessus du corps.

L’homme est un être incarné.

Et cette incarnation a des conditions.

C’est l’un des objets de L’Homme essoufflé que de chercher à les comprendre.

De la dette corporelle à l’art de vivre à la française

Cette recherche sur la dette corporelle m’a conduit à reconsidérer un domaine que je connaissais depuis longtemps de l’intérieur : l’art de vivre à la française.

J’ai travaillé pendant des années autour du vin, de la gastronomie et de la table.

Longtemps, j’ai considéré cette expérience comme un territoire distinct de mon travail anthropologique.

Je ne le pense plus aujourd’hui.

Car en étudiant ce que nos modes de vie contemporains font au corps, puis ce dont celui-ci a besoin pour récupérer et maintenir sa vitalité, j’ai retrouvé sous une forme inattendue certaines caractéristiques de l’art de vivre français.

Le rapport au repas.

Le temps qui lui est accordé.

La convivialité.

Le plaisir.

La satiété.

La marche et les mouvements ordinaires.

L’alternance des rythmes.

La relation aux autres.

La mesure.

Pris séparément, aucun de ces éléments ne constitue une solution.

Mais leur agencement m’intéresse.

Car ce que nos modes de vie contemporains tendent souvent à retirer du quotidien, une certaine tradition française de l’art de vivre avait précisément pour effet de l’y installer.

C’est ici que mes deux voies de recherche se sont rencontrées.

D’un côté, la dette corporelle permet de comprendre comment un mode de vie peut progressivement demander au corps davantage qu’il ne lui permet de restaurer.

De l’autre, l’art de vivre à la française offre l’exemple historique d’une manière d’organiser la vie ordinaire autour de pratiques dont certaines peuvent contribuer aux conditions quotidiennes de la récupération et de la vitalité.

Je ne cherche pas à faire de cet art de vivre une médecine.

Encore moins à prétendre que la science aurait démontré « l’art de vivre à la française ».

La démarche est plus précise.

Elle consiste à prendre les différents éléments qui composent cette manière de vivre et à regarder, pour chacun d’eux, ce que les connaissances contemporaines permettent réellement d’établir.

C’est alors qu’apparaît une correspondance qui mérite, à mes yeux, d’être étudiée : une partie de ce que nous cherchons aujourd’hui à réintroduire sous forme de recommandations de santé existait autrefois, non comme un programme de prévention, mais simplement comme une manière de vivre.

Cette rencontre entre anthropologie, physiologie et culture française constitue aujourd’hui l’un des axes importants de mes recherches.

Elle conduit à renverser une question devenue familière.

Nous cherchons sans cesse ce que nous pourrions ajouter à nos vies pour aller mieux.

Mais peut-être faut-il commencer par regarder ce que notre manière de vivre retire chaque jour à notre capacité de récupérer.

Une trajectoire plus qu’un parcours

Vu de l’extérieur, mon parcours peut sembler dispersé.

La philosophie et l’anthropologie y côtoient l’accompagnement, l’entreprise, le journalisme culturel, la gastronomie, le vin, la musique ou encore une pratique quotidienne du sport.

Je l’ai moi-même longtemps regardé comme une succession de territoires.

Avec le recul, j’y vois plutôt différentes manières d’avoir rencontré la même question.

Dans une bibliothèque comme devant une personne qui doit prendre une décision.

Dans une entreprise comme autour d’une table.

Dans l’exercice de l’intelligence comme dans celui du corps.

Qu’est-ce que l’homme — et quelles sont les conditions qui lui permettent de devenir pleinement ce qu’il porte en lui ?

C’est cette question qui donne aujourd’hui son unité à mon travail.

Des recherches faites pour être transmises

Je publie une partie de ces recherches dans mes livres et dans mes articles, notamment comme journaliste culturel sur Cyrano.blog.

Elles trouvent également une autre forme dans les conférences et interventions que je donne depuis plusieurs années.

Je ne considère pas ces conférences comme une activité distincte de la recherche.

Elles sont l’un des endroits où elle rencontre directement les personnes auxquelles elle est destinée.

Car une anthropologie n’a, à mes yeux, d’intérêt véritable que si elle nous permet de revenir au réel avec un regard plus juste : mieux comprendre ce qui se passe en nous, mieux comprendre ceux avec lesquels nous vivons et travaillons, et retrouver davantage de liberté dans la manière dont nous conduisons notre existence.

C’est le travail que je poursuis aujourd’hui à travers L’Homme essoufflé.