Il a fallu des siècles pour que la connaissance humaine atteigne le degré de précision qui est aujourd’hui le sien. La médecine s’est divisée en spécialités toujours plus fines. La psychologie distingue ses objets, ses méthodes et ses écoles. Les neurosciences observent certains des mécanismes qui sous-tendent la perception, l’apprentissage ou la décision. La sociologie étudie les groupes, les institutions et les déterminations sociales. L’économie mesure les arbitrages. Le droit organise les rapports. L’éthique interroge ce qu’il convient de faire.
Cette spécialisation est une conquête.
Elle est aussi devenue l’un de nos problèmes.
Non parce que les spécialistes sauraient trop de choses sur des domaines trop étroits. Nous avons besoin de cette précision. Mais parce qu’à mesure que nos savoirs se spécialisent, une évidence risque de disparaître :
le réel, lui, ne connaît pas nos disciplines.
La frontière d’une science n’est pas une frontière du réel.
Quand la conséquence de l’un devient la cause de l’autre
Prenons un exemple volontairement simple.
Un homme dort mal.
Le médecin peut rechercher certaines causes physiologiques de son trouble. Le psychologue peut s’intéresser à son anxiété. Celle-ci peut elle-même trouver une partie de son origine dans une situation professionnelle ou familiale. Chacun de ces phénomènes peut ainsi devenir, selon la discipline qui l’observe, tantôt un fait à expliquer, tantôt une cause susceptible d’en expliquer un autre.
Mais l’enchaînement ne s’arrête pas là.
Le manque de sommeil peut lui-même modifier l’état dans lequel cet homme affrontera le lendemain. Deux méta-analyses portant respectivement sur 64 et 154 études expérimentales montrent que la privation ou la restriction de sommeil affecte plusieurs dimensions du fonctionnement émotionnel : diminution de l’affect positif, augmentation de certains symptômes anxieux, modifications de l’humeur et, selon les études, de la régulation émotionnelle. Les effets ne sont ni uniformes ni identiques selon les formes de privation de sommeil, ce qui oblige précisément à ne pas simplifier le phénomène.
Voilà déjà une boucle possible.
Une inquiétude peut perturber le sommeil ; le sommeil insuffisant peut modifier l’état émotionnel dans lequel l’inquiétude sera vécue le lendemain ; cet état peut à son tour intervenir dans les relations, les comportements et les décisions qui produiront de nouvelles situations.
Précisons ce que ces études établissent réellement : elles mesurent, en laboratoire, l’effet d’une privation de sommeil sur des variables émotionnelles ponctuelles. Elles ne mesurent pas la boucle complète que je viens de décrire — l’inquiétude qui prive de sommeil, qui modifie l’état, qui pèse sur une décision, qui engendre une nouvelle situation. Cet enchaînement-là reste une reconstruction plausible, cohérente avec ce que chaque maillon pris séparément a montré, mais non une chaîne elle-même démontrée comme telle. C’est cette distinction qu’il faut garder présente pour la suite.
Nous pourrions poursuivre longtemps.
Ce qui est une conséquence dans une discipline devient un fait à expliquer dans une autre. Ce fait possède à son tour plusieurs causes et produit plusieurs conséquences, lesquelles entrent dans le champ d’autres disciplines.
Encore faut-il ne pas appeler cause ce qui n’est parfois qu’une association. Selon les disciplines et les méthodes employées, le lien observé peut être causal, probabiliste, corrélationnel ou simplement hypothétique. Cette distinction n’affaiblit pas le raisonnement : elle en fixe le degré de certitude.
Il n’y a donc plus seulement une cause et une conséquence.
Il y a une circulation.
Nous découpons ce réseau pour pouvoir l’étudier.
L’homme, lui, le vit tout entier.
Le nécessaire découpage de la connaissance
Il serait absurde d’en conclure qu’il faudrait supprimer les spécialités.
Un médecin ne peut pas, au cours de la même consultation, devenir neurologue, psychologue, sociologue, économiste, juriste et philosophe. Et une science qui prétendrait embrasser simultanément toutes les dimensions du réel risquerait de ne plus rien connaître avec suffisamment de précision.
La spécialisation est donc nécessaire.
Mais il faut distinguer deux opérations.
Pour connaître, nous devons souvent décomposer.
Pour agir, nous devons nécessairement recomposer.
Car une intervention effectuée dans une partie du réel produit des conséquences qui, elles, ne respectent pas le découpage qui nous a permis de la concevoir.
La médecine contemporaine rencontre déjà très concrètement cette difficulté. Elle apparaît notamment avec la multimorbidité : une personne souffrant simultanément de plusieurs pathologies ne peut pas toujours être convenablement appréhendée par une succession de prises en charge centrées chacune sur une maladie particulière. L’Observatoire européen des systèmes et des politiques de santé souligne que cette fragmentation peut notamment conduire à des recommandations contradictoires et à des problèmes de coordination.
L’Organisation mondiale de la santé défend pour cette raison des modèles de soins intégrés et centrés sur la personne, dans lesquels les besoins de l’individu sont considérés au-delà de la seule maladie et où les services doivent être coordonnés entre professionnels et secteurs.
Ce mouvement est intéressant parce qu’il révèle quelque chose qui dépasse largement la médecine :
une décision peut être rationnelle dans le champ qui l’a produite et devenir insuffisante lorsque ses conséquences rencontrent d’autres dimensions du réel.
Un traitement peut améliorer le paramètre biologique qu’il vise tout en produisant d’autres effets qu’il faudra prendre en considération dans la vie du patient.
Une organisation du travail peut améliorer un indicateur et modifier simultanément les comportements de ceux qui la vivent.
Une technologie peut résoudre un problème technique tout en transformant une pratique humaine.
Une décision politique peut atteindre l’effet directement recherché et produire ailleurs des comportements qui n’avaient pas été anticipés.
Aucune de ces conséquences ne réfute nécessairement le savoir initial.
Elles rappellent simplement que la vérité d’un résultat dans un domaine n’épuise pas la vérité de ses conséquences dans le réel.
L’homme se trouve au carrefour
Cette question devient plus importante encore lorsqu’on cesse de regarder les disciplines et que l’on regarde la personne.
Car ce n’est jamais un « homme biologique » qui rencontrerait ensuite un « homme psychologique », auquel viendrait s’ajouter un « homme social ».
C’est le même homme qui a faim, désire, réfléchit, travaille, aime, souffre, dépense, renonce, mange, se soigne, se souvient et choisit.
À l’instant même où il agit, il se trouve au carrefour de causalités dont certaines viennent de son corps, d’autres de son histoire, de son environnement, de ses relations ou des institutions auxquelles il appartient.
Mais ces causalités ne s’additionnent pas simplement.
Elles agissent les unes sur les autres.
La fatigue peut modifier la manière dont une contrariété est vécue. Cette contrariété peut intervenir dans une décision. Cette décision peut transformer une relation. Cette relation devient à son tour une donnée nouvelle susceptible d’agir sur l’état de la personne.
Et pourtant, au milieu de ce mouvement, il faut continuer à vivre.
Et donc choisir.
L’alimentation en fournit une illustration presque parfaite.
Manger répond à des nécessités physiologiques. Pourtant ces nécessités n’expliquent pas, à elles seules, ce que nous mangeons réellement.
L’homme peut retarder son repas parce qu’il travaille. Jeûner en raison d’une conviction. Modifier son alimentation pour poursuivre un objectif sportif. Préférer un plaisir immédiat à un bénéfice sanitaire futur. Renoncer à ce plaisir parce qu’un médecin l’a alerté. Acheter autrement parce que son revenu a diminué. Préparer un repas pour manifester son affection. Faire de la table un instrument de sociabilité, de représentation ou même de diplomatie.
Le même besoin corporel peut ainsi être intégré à des finalités radicalement différentes.
Entre le besoin et le comportement interviennent le milieu, l’histoire, les habitudes, les connaissances, les représentations, les désirs, les contraintes, les relations — et finalement ce que la personne considère, à cet instant, comme suffisamment important pour orienter son action.
C’est ici que le problème devient proprement anthropologique.
Mais connaître les causes ne suffit pas
Il manque en effet quelque chose pour comprendre l’acte humain :
la fin.
Deux hommes soumis à des contraintes semblables ne prendront pas nécessairement la même décision, parce qu’ils ne poursuivent pas nécessairement le même bien.
L’un privilégiera sa santé, l’autre sa carrière.
L’un la sécurité, l’autre la liberté.
L’un un bénéfice immédiat, l’autre une conséquence qu’il espère dans dix ans.
Et un même homme pourra lui-même hiérarchiser différemment ces biens selon les circonstances de son existence.
Comprendre l’homme ne consiste donc pas seulement à regarder derrière lui, vers le réseau des causes qui l’influencent.
Il faut aussi regarder devant lui :
vers quoi cherche-t-il à aller ?
Car les causes permettent de comprendre une partie de ce qui conduit à l’action ; la finalité permet d’interroger ce en vue de quoi l’action est choisie.
Et c’est dans la rencontre entre les deux — ce qui agit sur l’homme et ce vers quoi l’homme entend agir — que se situe une part essentielle du problème de la liberté.
Nous choisissons au milieu de causes que nous connaissons imparfaitement
Nous aimons penser nos décisions comme le résultat d’un choix.
Elles le sont.
Mais cela ne signifie pas que nous connaissions tout ce qui a contribué à les rendre possibles, désirables ou même pensables.
Nous choisissons avec un corps, des habitudes acquises, une histoire personnelle, certaines contraintes, une situation affective, des connaissances nécessairement partielles et une certaine représentation de ce qui est bon pour nous.
Certaines influences nous sont connues.
D’autres le sont beaucoup moins.
Et certaines peuvent agir précisément sur la manière dont nous évaluons la situation devant laquelle nous croyons décider.
Cela ne supprime pas nécessairement la liberté.
Cela oblige peut-être à la penser plus sérieusement.
Car si être libre supposait de connaître l’intégralité des causes susceptibles d’agir sur nous, aucun homme ne pourrait satisfaire une telle condition.
La question devient alors différente :
jusqu’à quel point savons-nous ce qui agit sur nous lorsque nous choisissons ?
Et surtout :
savons-nous que nous ne le savons pas entièrement ?
Cette conscience de nos propres angles morts pourrait constituer l’une des conditions d’un exercice plus lucide de la liberté.
Non pour parvenir à une impossible maîtrise de toutes les déterminations, mais pour savoir, lorsque l’enjeu le nécessite, qu’il faut parfois regarder ailleurs avant d’agir.
Le choix ne termine pas l’action
Notre époque insiste beaucoup sur l’autonomie. Elle a raison d’en protéger le principe.
Mais autonomie et indépendance ne sont pas synonymes.
Nous pouvons décider seuls sans jamais agir seuls dans le monde.
Nos décisions entrent dans des réseaux de dépendance. Elles affectent d’autres personnes, modifient notre environnement et produisent des conséquences dont certaines nous reviendront.
Le choix termine la délibération ; il commence la chaîne des conséquences.
Cette distinction devient essentielle pour celui qui exerce une responsabilité sur les autres.
Le médecin qui propose une thérapeutique.
Le manager qui réorganise une équipe.
L’ingénieur qui automatise une fonction.
Le chef d’entreprise qui transforme une organisation.
Le législateur qui crée une norme.
Tous poursuivent une finalité. Tous mobilisent un savoir. Tous introduisent également dans le réel une cause nouvelle.
La responsabilité ne consiste donc peut-être pas seulement à répondre de l’intention ou du résultat directement recherché.
Elle oblige aussi à se demander :
où vont les conséquences de ce que je suis en train de faire ?
L’épreuve du réel
C’est probablement là que nos savoirs spécialisés rencontrent leur véritable épreuve.
Une conclusion scientifique ne devient pas fausse parce qu’elle produit des conséquences dans un autre domaine.
Mais lorsqu’une connaissance devient une décision, elle quitte nécessairement le périmètre dans lequel elle avait été isolée pour être étudiée.
Elle rencontre le corps entier.
La personne entière.
La société.
Elle rencontre parfois l’économie.
Parfois le droit.
Parfois la psychologie.
Parfois l’éthique.
Et souvent plusieurs de ces dimensions simultanément.
C’est à cet endroit que devrait commencer un dialogue plus exigeant entre les disciplines.
Non pas seulement pour accumuler leurs connaissances autour d’une même table, mais pour poser une question différente :
si ce que nous savons ici est vrai, que produit-il ailleurs ?
Puis une seconde :
lorsque cet effet produit ailleurs revient sur notre problème initial, que devient notre première conclusion ?
Nous ne sommes plus devant une chaîne de dominos.
Nous sommes devant un système vivant de causalités, de conséquences et de rétroactions.
Apprendre à chercher les angles morts
Il faudrait peut-être alors prendre une habitude très simple devant toute proposition qui prétend agir sur l’homme.
Quel est exactement le fait observé ?
Quelles causes lui attribuons-nous ?
Sur quoi voulons-nous intervenir ?
Quelles conséquences attendons-nous ?
Dans quels autres domaines ces conséquences vont-elles apparaître ?
Comment reviendront-elles vers la personne ?
Quelle finalité poursuivons-nous réellement ?
Et enfin :
qu’avons-nous oublié de regarder ?
Cette dernière question est probablement la plus inconfortable.
Elle est aussi l’une des plus fécondes.
Parce qu’elle ne demande pas au spécialiste de renoncer à sa spécialité.
Elle lui demande simplement de reconnaître que ce qu’il ne regarde pas continue d’exister.
Et qu’une autre discipline en sait peut-être quelque chose.
Toutes les décisions n’exigent évidemment pas le même degré de précaution. Mais plus leurs conséquences sont importantes, diffuses ou irréversibles, plus l’ignorance de ce qui se trouve au-delà de notre propre champ devient problématique.
Lorsqu’il est encore possible de revenir en arrière, l’expérience peut parfois permettre de corriger l’erreur.
Lorsqu’il ne l’est plus, l’angle mort cesse d’être seulement une lacune de connaissance : il peut devenir une faute de prudence.
La liberté comme attention au réel
Nous ne connaîtrons jamais l’intégralité du réseau dans lequel nous agissons.
Il faudrait pour cela posséder simultanément toutes les sciences, connaître toutes les circonstances et prévoir toutes les conséquences.
Ce n’est pas sérieux.
Mais entre l’omniscience impossible et l’ignorance satisfaite existe un espace considérable.
Celui de l’attention.
Savoir qu’un phénomène humain possède probablement d’autres causes que celles que notre discipline permet d’observer.
Savoir qu’une décision peut avoir d’autres conséquences que celle que nous recherchons.
Savoir qu’un bien poursuivi peut entrer en concurrence avec un autre bien.
Savoir enfin que l’homme sur lequel nous agissons ne se réduit jamais à la dimension par laquelle nous l’avons rencontré.
Cette conscience ne donne pas la maîtrise du réel.
Elle donne quelque chose de peut-être plus précieux :
la prudence nécessaire pour y agir.
Car le problème de notre temps n’est peut-être pas que nous manquions de connaissances.
Nous n’en avons jamais possédé autant.
Il est peut-être que nous avons tellement appris à découper le réel pour le comprendre que nous oublions parfois de le recomposer avant d’agir.
Car le réel possède cette propriété singulière : il ne consent jamais durablement aux divisions que notre intelligence lui impose pour le comprendre.
Tôt ou tard, ce que nous avions séparé se rencontre de nouveau.
Et c’est alors, parfois trop tard, que nous découvrons que ce que nous avions omis de penser n’avait jamais cessé d’agir.
Cyril Brun, chercheur en anthropologie
Références scientifiques
Palmer C. A., Bower J. L., Cho K. W., Clementi M. A., Lau S., Oosterhoff B., Alfano C. A., Sleep loss and emotion: A systematic review and meta-analysis of over fifty years of experimental research, Psychological Bulletin, 2024, 150(4), 440-463. DOI : 10.1037/bul0000410. Méta-analyse portant sur 154 études et 5 717 participants.
Tomaso C. C., Johnson A. B., Nelson T. D., The effect of sleep deprivation and restriction on mood, emotion, and emotion regulation: three meta-analyses in one, Sleep, 2021, 44(6), zsaa289. DOI : 10.1093/sleep/zsaa289. Méta-analyse de 64 études.
Van der Heide I. et al., How to strengthen patient-centredness in caring for people with multimorbidity in Europe?, European Observatory on Health Systems and Policies, Policy Brief 22, 2017.
Organisation mondiale de la santé, Integrated people-centred care.

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