À mesure que notre connaissance de l’homme devient plus précise, elle devient aussi plus fragmentée. Or l’homme que nous cherchons à comprendre ne vit jamais par morceaux. Retrouver son unité n’est peut-être pas seulement une nécessité intellectuelle : c’est aussi une condition de sa liberté.
Nous n’avons probablement jamais autant su de choses sur l’homme.
Nous connaissons de mieux en mieux son cerveau, les mécanismes de son sommeil, les effets de son alimentation ou de son activité physique ; nous observons ses comportements, étudions ses émotions, analysons ses mécanismes de décision et mesurons avec une précision croissante les conséquences que son environnement exerce sur lui. Dans le monde du travail, nous nous efforçons de comprendre ce qui favorise son engagement, sa motivation ou son efficacité ; dans celui de la santé, nous documentons toujours plus finement les conditions de son vieillissement, de sa récupération ou de la préservation de ses capacités.
Il serait absurde de ne pas reconnaître dans cette accumulation de connaissances un progrès considérable. Jamais peut-être l’homme n’a disposé d’autant de moyens pour observer ce qui se passe en lui et comprendre les mécanismes auxquels sa propre existence est soumise.
Et pourtant, une difficulté apparaît à mesure même que ces connaissances progressent.
Car pour connaître avec une telle précision, il a fallu distinguer, isoler, spécialiser. Le neurologue observe le cerveau ; le physiologiste étudie les mécanismes du corps ; le spécialiste du sommeil concentre son attention sur quelques fonctions particulières ; le psychologue analyse les comportements ; le chercheur en sciences de gestion observe l’homme dans son activité professionnelle.
Cette spécialisation est non seulement légitime, mais nécessaire. Aucun savoir ne pourrait atteindre un degré suffisant de précision s’il prétendait continuellement embrasser son objet dans sa totalité.
La difficulté commence ailleurs : lorsque le découpage nécessaire à l’étude cesse d’être seulement celui de nos disciplines et devient, presque à notre insu, celui de l’homme lui-même.
L’homme que nous étudions demeure un
Car l’homme réel ne se présente jamais à nous sous la forme dans laquelle nos disciplines sont contraintes de l’étudier.
Il ne dort pas avec son corps, ne décide pas avec son cerveau, ne travaille pas avec son intelligence et n’aime pas avec ses émotions.
C’est toujours le même homme qui dort, décide, travaille et aime.
Cette évidence pourrait paraître trop simple pour mériter que l’on s’y arrête. Elle entraîne pourtant des conséquences considérables.
Un homme qui a mal dormi n’arrive pas le matin dans son entreprise en laissant son manque de sommeil à la porte. La fatigue avec laquelle il commence sa journée modifie son attention, sa disponibilité, son rapport à la contrariété et, éventuellement, la manière dont il prendra une décision.
De même, un dirigeant inquiet ne décide pas avec une intelligence chimiquement séparée de sa peur ; pas davantage qu’un homme épuisé ne dispose de sa volonté, de son jugement ou de sa patience dans les mêmes conditions que lorsqu’il est reposé.
Quant à la décision professionnelle, elle n’est jamais prise par cette abstraction que nous appelons une « carrière ». Elle est prise par une personne qui porte avec elle son histoire, son corps, ses habitudes, ses désirs, ses craintes, son intelligence, les représentations qu’elle s’est construites et la conception, parfois très confuse, qu’elle se fait de ce qui serait bon pour elle.
Autrement dit, ce que nous séparons pour le connaître continue d’agir ensemble dans l’homme qui vit.
C’est précisément à cet endroit que se situe mon travail depuis près de trente ans.
Revenir à la question qui précède les autres
Mes recherches sont parties d’une question ancienne, dont les formulations ont pu évoluer mais dont la nature, elle, n’a pratiquement pas changé :
qu’est-ce que l’homme, et que lui faut-il savoir de lui-même pour devenir pleinement ce qu’il est ?
Cette question précède, à mes yeux, beaucoup de celles que nous nous posons aujourd’hui.
Avant de chercher comment mieux décider, il faut savoir qui décide.
Avant de chercher comment mieux manager, il faut savoir qui l’on prétend manager.
Avant de chercher comment mieux vivre, il faut comprendre celui qui vit.
Et avant même de parler de liberté, il faut encore se demander ce qui, dans l’homme, rend possible l’exercice de cette liberté.
C’est pourquoi mes travaux ont pu donner, vus de l’extérieur, une impression de dispersion.
J’ai travaillé sur la connaissance de soi, les passions, le désir, l’intelligence et la volonté ; sur le discernement professionnel et le management ; sur le corps, la vitalité et les modes de vie ; enfin, plus récemment, sur ce que certaines formes traditionnelles de l’art de vivre peuvent encore nous apprendre des conditions concrètes de l’épanouissement humain.
Je ne vois pourtant pas là plusieurs recherches successives.
Je vois les différentes conséquences d’une seule question.
Son objet est la personne humaine, non pas considérée comme l’addition de différentes fonctions, mais dans l’unité à l’intérieur de laquelle chacune de ces fonctions prend son sens.
Connaître ce qui nous meut
La première conséquence de cette approche concerne la liberté.
Nous assimilons volontiers celle-ci à la possibilité de choisir. Être libre consisterait alors à disposer de plusieurs options et à pouvoir préférer l’une à l’autre.
Mais encore faut-il savoir à partir de quoi nous choisissons.
L’homme n’agit pas dans le vide.
Le désir le porte vers ce qui lui apparaît comme un bien ; la peur lui fait éviter ce qu’il perçoit comme une menace ; la colère mobilise en lui une énergie qui peut modifier profondément son action ; l’habitude rend certains comportements si familiers qu’ils finissent par s’accomplir presque sans délibération.
L’intelligence, de son côté, cherche à connaître et à juger. La volonté poursuit ce qui lui est présenté comme désirable. Les passions mettent l’homme en mouvement. Et toutes ces facultés s’exercent dans un être corporel dont l’état modifie continuellement les conditions dans lesquelles elles opèrent.
Il ne suffit donc pas d’ignorer les mécanismes qui nous meuvent pour leur échapper.
C’est même généralement le contraire.
Ce que je ne comprends pas en moi ne cesse pas pour autant d’agir ; cela agit simplement sans que j’en connaisse suffisamment la puissance, la direction ou les ressorts.
La connaissance de soi prend alors un sens assez différent de celui que lui donne une certaine littérature contemporaine. Elle n’est pas d’abord contemplation de soi, recherche indéfinie de son identité ou invitation à se prendre soi-même pour objet.
Elle constitue une condition du gouvernement de soi.
Se connaître, en ce sens, ce n’est pas se regarder : c’est se donner les moyens d’être libre.
Mais cette liberté resterait encore pensée de manière incomplète si nous oubliions celui par lequel elle s’exerce : le corps.
Le corps n’est pas à côté de la personne
Nous entretenons avec notre corps une relation singulière.
Notre langage lui-même révèle combien nous le considérons volontiers comme une réalité que nous posséderions : il faudrait « prendre soin de son corps », l’« entretenir », l’« écouter », parfois l’« optimiser », comme s’il constituait le véhicule biologique chargé de transporter ailleurs ce que nous serions véritablement.
Or nous ne possédons pas notre corps comme nous possédons un objet.
Nous sommes des êtres corporels.
Cette distinction change beaucoup de choses.
Notre manière de dormir, de manger, de bouger, de récupérer ou de nous exposer continuellement aux sollicitations de notre environnement ne concerne pas seulement ce que nous appelons commodément notre « santé physique ».
Elle modifie les conditions dans lesquelles nous pensons, désirons, décidons et agissons.
C’est dans ce cadre que j’utilise depuis quelque temps la notion de dette corporelle.
Notre organisme est continuellement sollicité. Nous lui demandons de rester éveillé, de maintenir son attention, de produire un effort, d’absorber une tension, de s’adapter à une contrainte puis, souvent, de recommencer avant même que les conséquences de la sollicitation précédente aient été entièrement compensées.
Or toute sollicitation a un coût et appelle, sous une forme ou sous une autre, une récupération.
Lorsque cette récupération devient durablement inférieure à ce que nous exigeons de notre organisme, une dette se constitue.
Elle peut longtemps demeurer relativement silencieuse. La volonté permet de tenir ; les habitudes organisent la journée ; les stimulants retardent certaines manifestations de la fatigue ; l’accélération elle-même peut donner l’impression paradoxale que l’on dispose encore de ressources importantes.
Peu à peu, ce qui aurait autrefois été perçu comme un état anormal finit même par devenir la condition ordinaire de l’adulte actif : dormir insuffisamment, manquer de mouvement, manger sans véritable rythme, demeurer continuellement sollicité, récupérer de sa semaine pendant le week-end et de son année pendant quelques semaines de vacances.
Mais le fait de s’habituer à une dette ne signifie pas qu’elle ait disparu.
Et lorsqu’elle devient suffisamment importante, ce n’est jamais seulement « le corps » qui en supporte les conséquences.
L’attention diminue. La patience se réduit. Le désir se transforme. La volonté doit compenser davantage. Le jugement lui-même peut finir par s’exercer dans des conditions qui ne sont plus celles que nous lui supposons.
C’est la personne entière qui paie ce que nous pensions n’avoir demandé qu’au corps.
Cette constatation conduit alors à une autre question : si nos manières de vivre participent si profondément aux conditions dans lesquelles nos facultés s’exercent, dans quel environnement quotidien permettons-nous à l’homme de vivre ?
Quand la science rencontre l’expérience des siècles
C’est par cette question que mes recherches ont progressivement rencontré un territoire qui pouvait sembler, au premier abord, assez éloigné de l’anthropologie : celui de l’art de vivre à la française.
Le rapprochement ne relève pourtant ni du folklore ni de la nostalgie.
Lorsque l’on rassemble ce que différentes disciplines établissent aujourd’hui sur le sommeil, l’activité physique, l’alimentation, les rythmes de vie, les relations sociales, le plaisir ou la récupération, une constatation assez singulière apparaît : une partie des conditions que la recherche contemporaine met en évidence trouve un écho dans certaines manières de vivre élaborées empiriquement au cours des siècles.
L’art de vivre à la française en constitue un exemple particulièrement intéressant.
Non pas, bien sûr, dans sa caricature touristique ou dans l’image figée d’une France qui n’aurait jamais existé, mais dans certains équilibres qu’il a longtemps cherché à maintenir : la place accordée au repas et à la table ; le rapport entre alimentation, plaisir et sociabilité ; la marche et les déplacements ordinaires ; l’alternance des temps ; la convivialité ; une certaine primauté de la qualité sur l’accumulation.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne constitue une recette de santé.
C’est précisément leur articulation qui m’intéresse.
Car un mode de vie n’est pas une collection de « bonnes habitudes ». Il constitue un environnement à l’intérieur duquel l’homme apprend, souvent sans en avoir conscience, à ordonner ses activités, ses plaisirs, ses efforts et ses temps de récupération.
La question cesse alors d’être seulement :
« Quelle habitude faudrait-il ajouter à notre existence pour aller mieux ? »
Elle devient :
« Quelle manière de vivre permet aux différentes dimensions de la personne de s’ordonner plus justement les unes aux autres ? »
Et cette même interrogation finit nécessairement par rencontrer le travail.
Peut-on manager un homme que l’on ne sait plus penser ?
Le monde professionnel fournit peut-être l’un des exemples les plus visibles de notre difficulté à maintenir cette unité.
Nous avons considérablement développé les techniques de management. Nous formons à la communication, au leadership, à la gestion des conflits, à l’engagement, à la motivation ou à la prévention des risques psychosociaux.
Ces outils ont leur utilité.
Mais ils interviennent après une question que nous posons beaucoup plus rarement :
quelle conception de l’homme avons-nous lorsque nous prétendons le manager ?
On demande quotidiennement à des managers de faire agir des personnes sans leur avoir véritablement appris ce qui fait agir une personne.
Pourquoi désire-t-elle ?
Pourquoi résiste-t-elle ?
Que produit la peur sur son jugement ?
Pourquoi la reconnaissance peut-elle modifier son engagement ?
Comment les habitudes structurent-elles ses comportements ?
Pourquoi une récompense produit-elle parfois l’effet attendu, puis cesse-t-elle de le produire ?
Et surtout : que reste-t-il de nos techniques de motivation, de communication ou de leadership lorsque la personne à laquelle elles s’adressent arrive déjà épuisée ?
La question du corps rejoint alors celle des passions ; celle des passions rejoint celle du désir ; le désir rencontre la volonté ; et l’ensemble détermine les conditions dans lesquelles l’intelligence elle-même peut juger et décider.
Nous retrouvons ainsi dans l’entreprise ce que nous avions rencontré dans les autres domaines :
la personne que nos méthodes isolent demeure, elle, indivisible.
Remettre l’homme au centre du management ne consiste donc pas à ajouter un supplément d’« humain » à des techniques déjà constituées.
Cela demande de revenir plus en amont.
À l’homme lui-même.
Relier ne signifie pas confondre
Une telle approche appelle cependant une précaution essentielle.
Chercher l’unité de la personne ne signifie nullement prétendre que toutes les disciplines diraient au fond la même chose, ni qu’une anthropologie générale pourrait se substituer aux savoirs spécialisés.
Elle ne le peut pas, et ne le doit pas.
L’anthropologie ne remplace ni la médecine, ni la neurologie, ni la psychologie, ni la physiologie, ni les sciences de gestion.
Elle n’a pas vocation à leur apprendre leur objet propre.
Elle leur adresse une autre question.
De quel homme parlons-nous ?
Et lorsque plusieurs disciplines établissent des faits qui concernent différents aspects de la même personne, l’anthropologie peut tenter de comprendre ce que leur rapprochement révèle de l’homme qui les réunit.
Cette fonction me paraît d’autant plus nécessaire que les connaissances spécialisées deviennent puissantes.
Car le paradoxe est peut-être là.
Plus nous devenons capables de connaître précisément les mécanismes particuliers qui participent à l’existence humaine, plus nous risquons de perdre l’intelligence de leur articulation.
Il ne s’agit donc pas de savoir moins.
Il s’agit de retrouver l’unité de celui que nous connaissons de mieux en mieux.
Une seule question, depuis près de trente ans
Mes travaux ont changé de forme au cours des années.
La recherche universitaire m’a conduit vers le terrain ; le terrain m’a obligé à éprouver certaines propositions théoriques ; l’accompagnement professionnel m’a confronté aux décisions réelles de personnes qui ne pouvaient se contenter d’une réponse abstraite ; le travail sur les conditions de l’action m’a ramené au corps ; celui sur le corps aux modes de vie ; et les modes de vie à certaines formes culturelles dans lesquelles des générations avaient peut-être appris empiriquement quelque chose de l’homme avant que nous disposions des moyens de le mesurer.
Ce parcours peut sembler sinueux si l’on considère seulement les objets rencontrés.
Il l’est beaucoup moins lorsque l’on considère la question qui les relie.
Depuis près de trente ans, c’est elle que je poursuis :
qu’est-ce que l’homme, et que lui faut-il savoir de lui-même pour devenir pleinement ce qu’il est ?
À une époque où nous pouvons observer l’être humain avec une précision dont les générations précédentes n’auraient probablement pas imaginé disposer, cette question pourrait sembler trop ancienne.
Je crois au contraire que les progrès mêmes de nos connaissances la rendent de nouveau nécessaire.
Nous pouvons connaître toujours mieux le sommeil, le cerveau, les émotions, le travail, l’alimentation, le vieillissement ou les mécanismes de la décision.
Mais ces connaissances ne prennent pleinement leur sens qu’à la condition de ne jamais oublier celui en qui elles se rencontrent.
Celui qui dort, pense, désire, travaille, mange, choisit, aime et vieillit.
L’homme lui-même.
Cyril Brun, chercheur en anthropologie

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