Pourquoi la peur empêche de discerner

Comprendre nos stratégies d’évitement pour retrouver un point de départ juste


Il existe une peur particulière dont on parle peu, parce qu’elle est rarement spectaculaire et presque toujours raisonnable en apparence.

Ce n’est pas la peur du danger immédiat, ni celle de l’échec visible.

C’est une peur plus discrète : celle de ce que certaines décisions pourraient révéler de nous.

Cette peur n’apparaît pas lorsque tout va mal.

Elle apparaît précisément lorsque quelque chose commence à devenir sérieux :

quand un choix engage,

quand une orientation oblige à se positionner,

quand une décision risque de mettre en lumière un décalage entre ce que nous vivons et ce que nous sommes réellement.

C’est pourquoi la peur est si intimement liée au discernement.

Elle ne surgit pas par hasard.

Elle surgit là où quelque chose compte.


Les peurs qui paralysent le discernement

Chez les plus jeunes, cette peur prend souvent la forme de la peur de décevoir.

Décevoir ses parents,

décevoir ses enseignants,

décevoir l’image que l’on s’est peu à peu construite de soi.

Chez les adultes, elle se déplace.

Ce n’est plus tant la peur de décevoir que la peur de perdre :

perdre une situation acquise,

un équilibre matériel,

une reconnaissance sociale,

ou simplement une tranquillité obtenue au prix de nombreux compromis.

Dans les deux cas, la peur joue le même rôle :

elle empêche de regarder en face ce qui, pourtant, insiste intérieurement.


Les réactions typiques face à la peur

Lorsqu’elle n’est pas reconnue, la peur ne disparaît jamais.

Elle se transforme en stratégie.

Certains fuient.

Ils repoussent les décisions, ajournent sans cesse, attendent des signes extérieurs qui les dispenseraient de choisir.

Le discernement devient une attente sans fin.

D’autres se rigidifient.

Ils s’accrochent à une voie, parfois avec une énergie impressionnante, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle rassure.

Toute remise en question devient alors insupportable.

Il y a aussi l’évitement plus discret.

On invoque le contexte, les contraintes, les responsabilités — souvent bien réelles — mais jamais interrogées.

La vie devient une succession de justifications.

Enfin, il y a la rationalisation.

La peur ne se dit pas.

Elle s’argumente.

L’intelligence n’éclaire plus la décision ; elle la défend a posteriori.

Dans tous les cas, la peur ne bloque pas seulement l’action.

Elle oriente le discernement à l’insu même de la personne.


Ce que ces stratégies produisent à long terme

À court terme, ces mécanismes fonctionnent.

Ils protègent.

Ils évitent les ruptures brutales.

Mais à long terme, un décalage s’installe.

On mène une vie cohérente en apparence,

mais intérieurement dissonante.

La fatigue devient diffuse.

Le sentiment de « jouer un rôle » s’installe.

Les réussites ne réjouissent plus vraiment.

C’est souvent à 30 ou 40 ans que la question émerge avec force :

Qu’est-ce qui ne va pas ?

Et très vite, une autre suit :

Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?

Ce n’est pas une crise soudaine.

C’est l’aboutissement d’années d’évitement silencieux.


Le malentendu fondamental sur le discernement

Beaucoup pensent qu’il faudrait être débarrassé de ses peurs pour discerner correctement.

Comme si la décision juste devait naître dans une neutralité parfaite.

Or cette situation n’existe pas.

Toute décision humaine engage une part de vulnérabilité.

La peur n’est pas le signe que la décision est mauvaise.

Elle est le signe qu’elle touche à quelque chose de réel.

Le problème n’est donc pas que la peur soit présente.

Le problème est de ne pas savoir ce qu’elle dit, ni ce qu’elle protège.


Intégrer la peur au discernement

Dans la démarche que je propose, la peur n’est jamais niée.

Elle est travaillée.

Elle est interrogée :

– De quoi ai-je peur, précisément ?

– Qu’est-ce que cette peur cherche à préserver ?

– Protège-t-elle quelque chose de juste, ou quelque chose de devenu excessif ?

– Qu’est-ce qu’elle m’empêche de vouloir ?

– Qu’est-ce qu’elle m’empêche de regarder ?

Ce travail ne vise pas à forcer une décision.

Il vise à redonner à l’intelligence sa place, afin qu’elle éclaire la volonté au lieu de la servir aveuglément.

À partir de là, la peur cesse de gouverner, sans pour autant disparaître.

Elle devient une donnée du discernement, non son maître.


Le point de départ réel

Discerner, ce n’est pas choisir malgré ses peurs.

C’est choisir en les connaissant.

La peur fait partie de la vérité de qui nous sommes au moment où nous décidons.

L’ignorer, c’est décider à partir d’une fiction.

L’intégrer, c’est décider à partir du réel.

C’est à cette condition que le discernement redevient possible :

non comme un acte héroïque,

mais comme un acte juste,

accordé à ce que nous sommes,

et ouvert à ce que nous pouvons devenir.

Cyril Brun