Quand les jeunes confient à Google des questions existentielles sur leur avenir

Ce que révèlent réellement leurs recherches scolaires et professionnelles

Jamais les jeunes n’ont disposé d’autant d’informations sur les études, les métiers, les parcours possibles. Jamais non plus ils n’ont été aussi nombreux à exprimer un malaise profond face à leur avenir. Ce paradoxe est désormais bien documenté. Mais ce qui l’est beaucoup moins, c’est la manière dont ce malaise s’exprime.

Car les jeunes ne formulent pas d’abord leur désorientation dans des cabinets, des bureaux d’orientation ou des lieux de parole. Ils la confient, seuls, à un moteur de recherche. Et ce qu’ils y déposent n’a rien de technique.


Ce que les jeunes tapent réellement sur Google

Lorsqu’un jeune ouvre Google pour « chercher son orientation », voici ce qu’il écrit — mot pour mot, tel que les suggestions automatiques et les recherches associées le montrent :

  • « je ne sais pas quoi faire de ma vie »
  • « pourquoi je me sens perdu »
  • « comment savoir ce qui est fait pour moi »
  • « est-ce normal de ne pas avoir de passion »
  • « j’ai peur de me tromper d’études »
  • « je réussis mais je ne suis pas heureux »
  • « est-ce trop tard pour changer »
  • « j’ai l’impression de gâcher ma vie »

Ces requêtes ne sont pas marginales. Elles sont massives, récurrentes, observables à grande échelle via les outils de tendances de Google et Google Trends. Elles apparaissent également dans les titres des vidéos les plus consultées sur YouTube, où certaines cumulent plusieurs centaines de milliers de vues.

Un fait s’impose immédiatement :

ces jeunes ne cherchent pas une information scolaire.

ils confient une inquiétude existentielle liée à leur avenir.


Une confession existentielle déguisée en recherche d’orientation

Les mots employés sont révélateurs. On n’y trouve presque jamais :

  • des noms de diplômes,
  • des sigles institutionnels,
  • des données de débouchés,
  • des critères de sélection.

En revanche, on y lit :

  • peur,
  • vide,
  • perte,
  • retard,
  • erreur,
  • sens,
  • bon choix.

L’orientation scolaire et professionnelle sert ici de support à une question bien plus fondamentale :

« Puis-je m’engager dans une vie qui me ressemble sans me trahir ? »

Google devient alors un lieu de dépôt. Non parce qu’il est pertinent pour répondre à ces questions, mais parce qu’il est :

  • accessible,
  • anonyme,
  • silencieux,
  • sans jugement.

Une cartographie des questions par âges et par seuils

L’analyse des requêtes montre que ces questions ne surgissent pas au hasard. Elles correspondent à des seuils existentiels précis, qui traversent les parcours scolaires et professionnels.

15–18 ans : choisir sans se connaître

À l’approche des premières décisions d’orientation, les recherches portent sur :

  • la peur de se tromper,
  • l’absence de désir clair,
  • la difficulté à se projeter.

Ce qui se joue n’est pas un manque d’information, mais une impossibilité intérieure :

comment choisir quand on ne s’est jamais rencontré soi-même ?


18–21 ans : la comparaison et le doute silencieux

Les recherches se déplacent vers :

  • le sentiment de décalage avec les autres,
  • la peur de ne pas être à la hauteur,
  • l’impression de jouer un rôle.

Beaucoup avancent, mais sans se reconnaître dans ce qu’ils font. L’angoisse est souvent tue, car la réussite apparente empêche de douter ouvertement.


22–25 ans : la désillusion

C’est l’un des pics les plus nets observables dans les tendances de recherche :

  • « je réussis mais je ne suis pas heureux »
  • « ce n’est pas ce que j’imaginais »
  • « est-ce normal de vouloir tout changer »

La question n’est plus « quoi choisir », mais :

« si ce n’est pas cela… alors quoi ? »


26–30 ans : la peur de l’irréversibilité

Les mots qui reviennent sont :

  • trop tard,
  • changer,
  • recommencer,
  • perdre du temps,
  • décevoir.

À ce stade, l’angoisse ne porte plus sur le choix initial, mais sur le droit de revenir sur sa trajectoire.


Ce que ces recherches disent d’un vide plus profond

Les travaux de l’Observatoire de la vie étudiante, de la DREES et de l’OCDE convergent : anxiété, perte de sens, sentiment d’errance augmentent chez les jeunes adultes, y compris — et parfois surtout — chez ceux qui réussissent scolairement.

Le problème n’est donc pas une génération fragile ou indécise.

Il est structurel.

Jamais les jeunes n’ont été aussi tôt sommés de choisir,

jamais ils n’ont eu aussi peu d’espaces pour penser ce choix.


Pourquoi les réponses actuelles échouent

Face à cette détresse, les dispositifs dominants répondent par :

  • des tests,
  • des profils,
  • des algorithmes,
  • des injonctions à décider vite.

Ils traitent une question existentielle comme un problème technique.

Or on ne résout pas une crise de sens par un questionnaire.

On ne traverse pas une peur profonde par une liste de métiers.


Ce qui manque aujourd’hui

Ce que révèlent les recherches des jeunes, c’est moins une demande de solutions qu’un besoin fondamental :

  • un lieu sûr pour déposer la parole,
  • une temporalité lente,
  • une autorisation à ne pas savoir,
  • une présence qui n’oriente pas trop vite,
  • une parole qui n’enferme pas.

Autrement dit : un véritable discernement.


Conclusion : un déplacement nécessaire

Lorsque des milliers de jeunes confient à Google des phrases comme

« je ne sais pas quoi faire de ma vie »,

ce n’est pas un problème de moteur de recherche.

C’est le signe qu’une société a perdu ses lieux de transmission, de parole et de maturation intérieure.

L’enjeu n’est donc pas de perfectionner encore les outils d’orientation,

mais de reconnaître la nature existentielle de la question posée,

et d’y répondre à hauteur d’homme.

Cyril Brun