Quand la peur empêche de discerner : comprendre ce qui bloque les choix des jeunes

Peurs, stratégies d’évitement et discernement : un enjeu éducatif majeur

Il est devenu courant d’entendre dire que les jeunes ont « du mal à choisir ».

Orientation, études, avenir professionnel : tout semble compliqué, lourd, anxiogène.

Pourtant, le problème n’est pas d’abord le manque d’informations ni l’absence d’options.

Ce qui bloque le discernement est plus profond, plus silencieux, et beaucoup plus répandu : la peur.

Non pas une peur abstraite, mais une constellation de peurs très concrètes, intimement liées à ce que le jeune n’ose pas dire de lui-même.


Les peurs qui paralysent le discernement

Les jeunes vivent aujourd’hui sous une pression multiforme, souvent invisible pour les adultes, mais intérieurement très pesante.

Il y a la peur de décevoir :

décevoir ses parents, ses enseignants, sa famille, parfois même une image idéalisée de soi.

Il y a la peur de l’échec, particulièrement forte chez ceux qui ont déjà connu des difficultés scolaires. Pour eux, choisir, c’est risquer de confirmer une fragilité.

Il y a la peur de l’effort, face à des chemins qui paraissent trop longs, trop exigeants, trop éloignés.

Il y a la peur de l’inconnu, renforcée par un avenir perçu comme instable, incertain, parfois même inquiétant.

Il y a la peur de ne pas être à la hauteur de la vie adulte, de ne pas être suffisamment armé pour entrer dans un monde que beaucoup jugent dur, voire triste.

Il y a aussi la peur provoquée par la masse d’informations, par l’urgence des calendriers, par la pression des procédures, par le sentiment qu’il faudrait décider vite quelque chose qui engage longtemps.

Et il y a, enfin, cette peur diffuse mais écrasante : faire comme tout le monde, par crainte d’être marginal, en retard, ou simplement différent.


Ce que la peur provoque concrètement

La peur ne paralyse pas toujours de manière visible.

Le plus souvent, elle agit par stratégies d’évitement.

Certains fuient la question de l’orientation, la repoussent sans cesse, s’installent dans l’indécision.

D’autres se réfugient dans des choix raisonnables, sécurisants, mais sans véritable adhésion intérieure.

D’autres encore multiplient les projets sans jamais s’engager vraiment, ou changent régulièrement de cap.

Il y a aussi le mensonge discret : celui que l’on se fait à soi-même, en rationalisant un choix qui rassure davantage qu’il ne correspond.

Dans tous les cas, la peur ne disparaît pas.

Elle se déplace.

Et à force d’être évitée, elle s’installe.


Quand l’évitement renforce le mal-être

Ce qui n’est pas affronté intérieurement finit par peser durablement.

À force de contourner la peur, le malaise grandit :

fatigue diffuse, perte de motivation, impression de ne pas être à sa place, sentiment de vivre à côté de soi-même.

Ce mal-être peut rester longtemps silencieux.

Puis, un jour, il éclate : sous forme de découragement, de rupture, de rejet brutal d’un chemin pourtant « logique ».

Ce n’est pas un échec soudain.

C’est l’aboutissement d’un processus lent, où le discernement a été progressivement empêché.


Une peur rarement nommée : la pudeur

Il existe cependant une peur encore plus déterminante, et beaucoup moins visible : la pudeur.

Parler de ce qui attire vraiment, de ce qui fait vibrer, de ce que l’on pressent comme juste pour soi, est un acte profondément intime. Pour un jeune, évoquer un projet qui lui tient à cœur, ce n’est pas simplement donner une information : c’est se dévoiler.

C’est risquer d’être incompris.

C’est risquer d’être moqué.

C’est risquer d’être blessé dans ce qu’il y a de plus fragile.

Beaucoup de jeunes taisent ainsi leurs désirs les plus profonds. Non par indifférence, mais par protection. Ils préfèrent présenter un projet acceptable plutôt qu’un projet vrai. Ils parlent de ce qui est attendu, valorisé, reconnu, plutôt que de ce qui les touche réellement.

Cette pudeur est d’une extrême délicatesse. Une parole livrée trop tôt, ou reçue sans justesse, peut refermer durablement l’accès à ce que le jeune porte de plus vivant.

J’ai pu constater combien cette dimension est décisive : lorsque la parole est accueillie sans jugement, sans ironie, sans projection, quelque chose s’ouvre. À l’inverse, lorsqu’un désir est disqualifié, le jeune apprend très vite à se taire — parfois pour longtemps.


Désarmer la peur par la connaissance de soi

Les peurs ne sont pas des ennemies à éliminer.

Elles font partie de la vérité de la personne au moment où elle doit choisir.

Le véritable enjeu éducatif n’est donc pas de nier la peur, mais de la désamorcer : en mettant de la lumière sur ce qui se joue intérieurement, en aidant le jeune à reconnaître ses capacités réelles, ses limites, ses forces, ses aspirations.

Se connaître ne supprime pas les peurs.

Mais cela les remet à leur juste place.

Et c’est seulement à partir de cette clarté que le discernement devient possible : non comme un saut dans le vide, mais comme un chemin habitable.

Cyril Brun