Éduquer les passions pour rendre les jeunes libres, Une approche incarnée pour parents et éducateurs

Une urgence éducative pour redonner aux jeunes une liberté intérieure

Il est aujourd’hui devenu difficile de parler aux jeunes de liberté, de choix et de responsabilité sans rencontrer très vite une forme de malaise.

Beaucoup d’entre eux disent vouloir être libres, mais se sentent intérieurement débordés. Ils parlent de fatigue, de confusion, de réactions qu’ils ne maîtrisent pas, de décisions qu’ils prennent puis annulent, de désirs contradictoires qui les épuisent.

Ce malaise n’est ni anecdotique ni purement psychologique.

Il touche à quelque chose de plus profond : la méconnaissance du fonctionnement intérieur de l’être humain, et en particulier de ce que la tradition appelait les passions.

Or, une chose est certaine :

ce qui n’est pas compris ne peut pas être travaillé,

et ce qui n’est pas travaillé finit par dominer.

Parler des passions aux jeunes n’est donc pas un luxe intellectuel.

C’est une urgence éducative, au sens le plus concret du terme.


Pourquoi les passions posent aujourd’hui un problème éducatif majeur

Le mot passion ne parle plus. Il est souvent réduit à l’intensité, à l’émotion, voire à l’excitation. Pourtant, dans son sens profond, la passion désigne ce qui nous affecte, ce qui nous met en mouvement sans que nous l’ayons choisi.

Les passions sont naturelles. Elles font partie de la vie humaine.

Mais l’abandon des passions à elles-mêmes est tout aussi naturel — et tout aussi dangereux.

Un jeune qui n’a jamais appris à reconnaître, nommer et ordonner ses mouvements intérieurs est livré à eux. Il n’est pas libre ; il est réactif. Il agit, non parce qu’il a choisi, mais parce qu’il est poussé, attiré, contrarié ou frustré.

Dans un contexte où l’effort est dévalorisé, où la frustration est vécue comme une injustice, où la sensibilité est exacerbée sans être structurée, la domination des passions devient un fléau silencieux.

Elle engendre de la dispersion, de l’angoisse, de la colère, parfois du désespoir.

On ne peut se libérer de ce qui nous domine qu’à une condition : le comprendre.


Entrer par le corps : une pédagogie simple et incarnée

Pour parler de l’intérieur, encore faut-il disposer d’une grille de lecture simple et universelle. Le corps s’impose ici naturellement.

Chacun sait que le corps n’est pas un bloc homogène. Il est composé de fonctions différentes, de muscles différents, de rôles différents. Certains muscles servent à bouger, d’autres à tenir, d’autres à stabiliser. Lorsque chaque élément joue son rôle, le corps fonctionne bien.

Mais lorsque ce n’est plus le cas, apparaît un phénomène bien connu : la compensation.

Un muscle se met à travailler à la place d’un autre. Cela peut soulager à court terme, mais cela désorganise à long terme. La douleur survient alors, non comme une punition, mais comme un signal : quelque chose ne fonctionne plus correctement.

La posture du corps est le résumé visible de cette histoire. Elle révèle ce qui a été répété, compensé, figé. De même, la fatigue chronique n’est pas nécessairement un signe de faiblesse ; elle est souvent le signe d’un corps qui compense depuis trop longtemps.

Cette lecture du corps permet de comprendre une chose essentielle :

le corps s’éduque, même quand on ne s’en rend pas compte.

Ce qui est répété se renforce. Ce qui n’est pas utilisé s’atrophie.


À l’intérieur, le même mécanisme est à l’œuvre

Ce qui est vrai du corps l’est aussi de l’intérieur.

L’âme humaine n’est pas un bloc unifié. Elle est traversée par des forces différentes, parfois contradictoires.

Qui n’a jamais fait l’expérience de vouloir quelque chose et, en même temps, de se saboter ? De savoir ce qui serait juste, sans parvenir à le faire ?

Cette expérience n’est pas un défaut moral.

Elle révèle simplement la structure même de l’être humain.

À l’intérieur aussi, il y a des capacités qui éclairent, d’autres qui orientent, et d’autres encore qui mettent en mouvement.

Lorsque ces capacités ne sont pas ordonnées, apparaissent les mêmes phénomènes qu’au niveau du corps : déséquilibre, compensation, fatigue, souffrance répétée.


Intelligence et volonté : deux facultés souvent mal comprises

L’intelligence n’est pas la ruse ni la performance intellectuelle.

Elle est la capacité à voir clair, à distinguer ce qui est réellement bon de ce qui ne l’est qu’en apparence, à lire une situation avec justesse.

La volonté, quant à elle, est trop souvent confondue avec l’effort ou l’endurance.

En réalité, elle est d’abord une orientation. Vouloir, ce n’est pas réussir ; c’est décider d’aller dans une direction reconnue comme bonne. L’effort peut échouer sans que la volonté ait disparu.

La volonté ne décide pas seule.

Elle s’appuie sur l’intelligence pour savoir si ce vers quoi elle tend est réellement bon.


Les passions : des forces indispensables, mais dangereuses si elles gouvernent

Les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes.

Elles sont des forces motrices. Elles réagissent à ce qui nous apparaît comme un bien ou comme un mal. Sans elles, aucune action humaine n’est possible.

Amour et haine, désir et aversion, joie et tristesse, espoir et désespoir, crainte et audace, colère, jalousie, envie : toutes ces passions ont une fonction.

Le problème ne vient jamais de leur existence, mais du moment où elles prennent le pouvoir.


Quand le mécanisme intérieur se dérègle

Lorsque le mécanisme intérieur fonctionne correctement, une séquence claire se met en place : une situation apparaît, une passion s’éveille, un temps de suspension permet de ne pas réagir immédiatement, l’intelligence éclaire, la volonté s’oriente, les passions se mettent au service de cette orientation.

La liberté se situe précisément dans cette capacité de suspension et de renoncement.

Lorsque ce mécanisme se dérègle, la suspension disparaît. Les passions gouvernent. L’intelligence se met au service de la justification. La volonté est aspirée. Peu à peu, une manière d’être se fige.


Pourquoi cette connaissance est devenue nécessaire aujourd’hui

À force de répétitions, une posture intérieure se rigidifie. C’est ce que la tradition appelait un vice : non un acte isolé, mais une forme acquise.

Cette rigidité se somatise souvent : crispation, repli, fatigue morale, douleurs chroniques. Le corps devient un tableau de bord de l’âme.

À l’inverse, lorsqu’une passion est éduquée par la répétition d’actes justes, elle devient une vertu : une force stable, disponible, ordonnée.

La liberté cesse alors d’être une abstraction.

Elle devient une organisation intérieure.

Cette connaissance ne propose ni morale simpliste ni développement personnel.

Elle offre aux jeunes une grille de lecture intelligible de leur vie intérieure, à partir de ce qu’ils vivent déjà.

Comprendre leurs passions, c’est leur redonner la possibilité de devenir libres.

Cyril Brun