Anthropologie de la volonté et discernement éducatif
Introduction
« Beaucoup de cœurs méditent de bonnes voies ; peu de pas y demeurent. »
Saint Jean Chrysostome
Il suffit de passer quelques années au contact des jeunes pour reconnaître la justesse désarmante de cette phrase.
Nos élèves ne manquent pas d’idées.
Ils ne manquent pas de projets.
Ils ne manquent pas même, bien souvent, de générosité.
Ils méditent des voies.
Beaucoup de voies.
Et pourtant, combien peinent à avancer vraiment ?
Combien s’arrêtent en chemin ?
Combien changent sans cesse de direction, ou s’installent dans une forme de fatigue intérieure avant même d’avoir commencé ?
Ce n’est pas un problème de volonté au sens moral du terme.
Mais c’est bien un problème de volonté au sens anthropologique.
Car la volonté humaine ne se met en mouvement que lorsqu’elle est suffisamment éclairée et rassurée.
La fragilité invisible de la volonté
On demande aujourd’hui très tôt aux jeunes de choisir :
une filière, un métier, un avenir.
Mais on oublie trop souvent ce qui rend un choix possible.
La volonté n’avance pas seule.
Elle a besoin :
- que l’intelligence lui montre que ce qu’elle vise est réellement un bien ;
- qu’elle lui fasse comprendre qu’elle en est capable, ou qu’elle peut le devenir ;
- qu’elle lui trace un chemin praticable, avec des étapes, des moyens, des repères.
Quand ces conditions ne sont pas réunies, la volonté hésite, se crispe, recule.
Non par paresse, mais par manque de sécurité intérieure.
Et ce vide est aussitôt occupé par les passions :
la peur de se tromper,
la tristesse de ne pas être à la hauteur,
le désir d’un bien immédiat mais plus rassurant,
l’audace qui manque,
ou au contraire l’enthousiasme qui ne dure pas.
Le cœur médite,
mais les pas ne demeurent pas.
Ce que l’on observe quotidiennement dans les établissements
Nous le constatons tous, chacun à notre place :
- des élèves intelligents, mais dispersés ;
- des jeunes capables, mais paralysés par la peur ;
- d’autres engagés un temps, puis découragés ;
- certains brillants scolairement, mais intérieurement absents ;
- d’autres en échec apparent, mais porteurs d’une vraie richesse humaine jamais nommée.
Ce n’est pas d’abord un problème de niveau.
Ce n’est pas d’abord un problème de motivation.
C’est un problème de lecture de soi.
Beaucoup de jeunes ne savent pas ce qui se joue en eux :
ce qui les met en mouvement,
ce qui les freine,
ce qui les attire,
ce qui les éteint.
Ils vivent leurs désirs, leurs peurs, leurs tristesses comme des fatalités,
sans savoir qu’elles obéissent à une logique profondément humaine,
commune à tous,
et surtout éducable.
Une tradition éducative largement oubliée
L’Église n’a jamais ignoré cette question.
De Socrate aux Pères de l’Église,
d’Aristote à saint Thomas d’Aquin,
la tradition anthropologique chrétienne n’a cessé de rappeler une chose simple :
On ne devient libre qu’en se comprenant.
La maïeutique n’était pas une technique pédagogique,
mais une œuvre profondément éducative :
aider le jeune à mettre des mots sur ce qu’il vit,
à reconnaître ses passions,
à discerner ce qui les éveille,
et à apprendre peu à peu à les ordonner.
Non pour les supprimer,
mais pour qu’elles cessent de gouverner à son insu.
L’enjeu éducatif majeur aujourd’hui
Former un jeune, ce n’est pas seulement lui transmettre des savoirs.
Ce n’est pas seulement l’aider à réussir scolaèrement.
C’est lui donner les clés pour se gouverner lui-même.
Un jeune qui comprend ce qui se passe en lui :
- choisira plus justement,
- persévérera davantage,
- assumera plus librement ses engagements,
- et pourra, toute sa vie, relire ses choix sans se renier.
C’est à cette condition que les pas peuvent demeurer.
Une responsabilité propre aux établissements catholiques
Les établissements catholiques portent une responsabilité particulière.
Parce qu’ils ne se contentent pas de préparer à un métier,
mais qu’ils prétendent — à juste titre — former des hommes et des femmes libres, responsables, capables de discernement.
Redonner aux jeunes une lecture anthropologique d’eux-mêmes,
ce n’est pas ajouter un discours de plus.
C’est leur offrir un socle.
Un point de départ.
Sans lequel, malgré les meilleures intentions,
beaucoup de cœurs continueront de méditer de bonnes voies,
sans jamais trouver la force d’y demeurer.
Cyril Brun

Laisser un commentaire