Ne pas se confondre avec son plan de carrière


Quand le plan devient l’identité

Il y a un moment, souvent discret, où quelque chose se déplace.

On ne parle plus de ce que l’on est,

mais de ce que l’on fait.

On ne parle plus de ce qui nous met en mouvement,

mais de ce qui est « cohérent », « logique », « rentable ».

Sans s’en rendre compte, on cesse de se demander qui l’on devient

et l’on commence à s’identifier à un plan.

Un plan de carrière.

Au départ, ce plan rassure.

Il donne une direction.

Il structure le temps.

Il permet d’avancer sans trop se poser de questions.

Mais, peu à peu, quelque chose s’inverse :

ce n’est plus le plan qui sert la personne,

c’est la personne qui sert le plan.

Et c’est là que le malaise commence.


Comment en vient-on à se confondre avec un plan de carrière ?

On ne se réfugie pas dans un plan de carrière par hasard.

Il y a presque toujours, au point de départ, un désaccord intérieur :

entre ce que l’on sent confusément être,

et ce que l’on croit devoir être.

Prenons des situations très concrètes.

Un jeune adulte brillant, à l’aise intellectuellement,

à qui l’on a répété qu’il fallait « faire quelque chose de solide ».

Il choisit une voie exigeante, valorisée socialement.

Il réussit.

Mais sans jamais se demander si cela correspond réellement

à ce qui le met en vie.

Ou encore :

Une personne qui n’a jamais vraiment su ce qu’elle voulait,

mais qui avance « par élimination »,

en se disant que le temps finira bien par trancher.

Dans les deux cas, le plan apparaît comme une solution :

solution à la peur de se tromper,

solution au flou intérieur,

solution au regard des autres.


Le plan comme compensation

Dans certains cas, le plan de carrière devient une armature identitaire.

La personne ne sait pas très bien qui elle est,

mais elle sait ce qu’elle vaut à travers ce qu’elle fait.

Le mécanisme est presque toujours le même :

la peur de l’échec,

le besoin de reconnaissance,

le désir de sécurité,

parfois un orgueil discret : tenir, assurer, ne pas faillir.

Le plan rassure la volonté :

« Tu vois, tu es quelqu’un.

Tu avances.

Tu réussis. »

Mais ce n’est pas une paix intérieure.

C’est une tension maîtrisée.

On tient.

On performe.

On s’adapte.

Et surtout, on évite une question plus dérangeante :

« Est-ce que ce que je fais correspond vraiment à ce que je suis ? »


Le plan par défaut

Dans d’autres cas, le plan n’est pas une compensation,

mais une roue de secours.

On ne sait pas ce que l’on désire profondément.

On n’a jamais appris à lire ce qui se passe en soi.

Alors on choisit :

parce qu’il faut bien choisir,

parce que les années passent,

parce que l’immobilité fait peur.

Le provisoire devient durable.

On se dit :

« Je verrai plus tard. »

« Ce n’est pas définitif. »

« On s’adapte toujours. »

Et sans s’en rendre compte,

on s’installe dans une vie qui n’a jamais été véritablement choisie.


Le rôle silencieux des passions

Dans les deux cas, ce ne sont pas les décisions rationnelles qui dominent.

Ce sont les passions :

la peur de se tromper,

la peur de décevoir,

le désir de sécurité,

le manque d’audace,

parfois l’enthousiasme de surface, qui ne dure pas.

Ces passions ne sont pas mauvaises.

Elles sont humaines.

Mais lorsqu’on ne les comprend pas,

elles gouvernent à l’insu de la personne.

Le plan de carrière devient alors une manière

de gérer ses passions,

au lieu de les intégrer.


Quand l’identification au plan bloque tout discernement

Un jour, sans rupture visible, quelque chose se fige.

Le plan n’est plus un moyen.

Il est devenu l’identité.

Dire « je ne suis plus sûr » devient dangereux.

Changer de direction n’est plus une option neutre,

mais une menace :

menace financière,

menace familiale,

menace sociale,

menace intérieure.

On ne se demande plus :

« Qu’est-ce qui serait juste ? »

On se demande :

« Qu’est-ce que je peux encore me permettre ? »


Ce que l’on voit à 30 ou 40 ans

C’est souvent là que les questions reviennent, avec force.

À 30 ans :

fatigue diffuse,

impression de jouer un rôle,

perte de sens malgré la réussite.

À 40 ans :

sentiment d’avoir « fait le tour »,

peur de recommencer,

impression d’être enfermé dans ce que l’on a construit.

Le plan arrive à ses limites.

Et avec lui surgit une question brutale :

« Si je ne suis plus mon plan… qui suis-je ? »

Ce n’est pas une crise de carrière.

C’est une crise de fond.


Pourquoi le discernement devient difficile

À ce stade, la volonté est usée.

Elle n’est pas paresseuse.

Elle est épuisée.

Le désir est étouffé ou cynique.

L’audace paraît irresponsable.

La peur est devenue concrète.

On ne choisit plus.

On gère.

C’est précisément ici que beaucoup de bilans de compétences commencent.


Revenir au point de départ

Le problème n’a jamais été le plan de carrière en lui-même.

Le problème,

c’est d’avoir confondu le plan avec la personne.

Un plan peut évoluer.

Une personne doit se comprendre.

Tant que cette distinction n’est pas faite :

les choix restent angoissants,

les engagements fragiles,

les remises en question violentes.

Redonner à chacun les clés pour se lire,

pour comprendre ce qui le met en mouvement,

pour reconnaître ses peurs, ses désirs, ses forces réelles,

ce n’est pas une démarche de confort.

C’est une condition de liberté.

Parce qu’une vie ne se construit pas durablement à partir d’un plan,

mais à partir de la vérité de celui qui marche.

Cyril Brun