La fin d’une version de soi

Quand le malaise au travail ne vient pas du métier, mais d’un décalage intérieur


Il arrive un moment où l’on continue à bien travailler, où l’on reste compétent et engagé, mais où l’on ne se reconnaît plus dans sa trajectoire professionnelle.

Ce malaise est souvent interprété comme un besoin de reconversion. Pourtant, changer de métier ne règle pas toujours ce qui se joue plus profondément.

Ce texte décrit ce décalage discret — parfois ancien — entre la personne que l’on est devenu et la manière dont on continue à vivre et travailler, ainsi que le passage intérieur nécessaire pour retrouver un point de départ juste.


Ce n’est pas toujours le travail qui est en cause, ni même le métier, mais la trajectoire dans laquelle on continue d’avancer sans plus s’y reconnaîtr

La fin d’une version de soi

Faire naître une lucidité sans désespoir


I — Le moment où quelque chose ne tient plus

Au début, ce n’est même pas une douleur.

C’est juste une sensation étrange, difficile à nommer.

Comme si quelque chose n’était plus tout à fait accordé à l’intérieur.

La vie continue.

On continue à faire ce que l’on sait faire.

Et pourtant, il y a ce léger décalage,

comme un instrument qui jouerait juste,

mais plus exactement dans la même tonalité que l’orchestre.

On ne s’en inquiète pas.

On se dit que c’est la fatigue.

Ou l’âge.

Ou le rythme.

Ou simplement la vie qui est comme ça.

Et puis, sans qu’on sache quand,

ce petit désaccord s’installe.

Un jour, dans une réunion,

on s’entend parler

et une phrase traverse :

« ce n’est plus vraiment moi qui parle comme ça ».

Un autre jour, en rentrant chez soi,

on pose ses clés sur la table

et on se demande, sans raison précise :

« qu’est-ce que j’ai fait, aujourd’hui, qui était vraiment à moi ? »

On fait ce qu’il faut.

On est compétent.

On est fiable.

Mais quelque chose, dans la façon même d’être là,

ne tombe plus juste.

Peu à peu, ce désaccord devient une gêne.

Puis une fatigue.

Puis une forme de mal-être.

Pas assez fort pour tout arrêter.

Pas assez clair pour être nommé.

Alors on s’adapte.

On serre un peu plus les dents.

On se concentre davantage.

On se dit que ça ira mieux après les vacances,

ou après ce projet,

ou après ce changement.

Et pendant ce temps,

cette sensation devient familière.

Elle entre dans la façon de marcher.

Dans la façon de travailler.

Dans la façon de regarder le monde.

Elle finit par ressembler à soi.

C’est cela qui est le plus troublant.

Ce qui était un léger désaccord

devient une sorte de fond permanent.

Une note basse qui accompagne tout.

On ne sait plus très bien

si c’est la vie qui est lourde

ou si c’est soi.

Et pourtant,

quelque chose continue de murmurer

que ce n’est pas censé être ainsi.

Que la vie n’est pas faite

pour être vécue à côté de soi.

C’est souvent là,

dans ce malaise devenu presque normal,

que commence la fin d’une version de soi.


II — Les moments où cela devient visible

Ce malaise n’arrive pas de la même façon pour tout le monde.

Mais il finit toujours par se faire sentir.

Pour certains, cela commence tôt.

Vers trente ans, parfois même avant.

Les études sont terminées.

Les diplômes sont obtenus.

La “vraie vie” commence.

On a suivi une trajectoire.

Souvent une belle trajectoire.

Parce qu’on était brillant.

Parce qu’on avait de la facilité.

Parce que des parents, des professeurs, des conseillers ont dit :

« avec votre niveau, vous pouvez aller là. »

Alors on y est allé.

On a passé des concours.

On a obtenu des postes.

On a coché les cases.

Et puis un jour, dans un bureau, dans un open space,

au milieu d’une journée ordinaire,

une pensée traverse :

« mais moi, dans tout ça, où est-ce que je suis ? »

Certains découvrent alors qu’ils ne se sont jamais vraiment choisis.

Ils ont avancé.

Ils ont réussi.

Mais ils n’ont jamais habité leur trajectoire.


Pour d’autres, cela arrive plus tard.

Ils ont été des battants.

Ils ont porté des projets.

Ils ont aimé se dépasser.

Puis un jour, quelque chose change.

Il n’y a plus de prochaine marche à gravir.

Plus de nouvel échelon évident.

Le monde professionnel devient plus étroit.

Et en même temps, l’énergie n’est plus tout à fait la même.

On a toujours envie.

Mais on n’a plus envie de n’importe quoi.

On se retrouve à faire le même métier,

avec les mêmes compétences,

dans un monde qui, lui, a changé :

rythmes, méthodes, valeurs, pression.

Et ce qui, autrefois, stimulait

commence à user.

Ce n’est pas que l’on a perdu son tempérament.

C’est que le cadre dans lequel on l’exerçait

n’est plus ajusté.


Il y a enfin ceux pour qui cette question apparaît

à l’approche de la retraite

ou juste après.

Ils ont travaillé.

Ils ont construit.

Ils ont contribué.

Et maintenant,

ils ne veulent pas seulement “s’arrêter”.

Ils veulent comprendre

comment continuer à être utiles,

mais autrement.

Non plus pour gagner leur vie,

mais pour être en accord avec ce qu’ils sont devenus.

Pour beaucoup, c’est la première fois

qu’ils se posent vraiment la question :

« qui suis-je, en dehors de ce que j’ai fait ? »


Ce ne sont pas des âges.

Ce sont des manières d’être en décalage avec sa propre vie.

Certains ressentent très tôt

ce que d’autres n’éprouveront qu’à quarante ou cinquante ans.

D’autres encore n’y sont confrontés

qu’au moment où les rôles tombent.

Ce qui compte n’est pas le moment.

C’est le déplacement intérieur.

La sensation que la façon dont on vit,

dont on travaille,

dont on se projette,

ne correspond plus à ce que l’on est devenu

— ou peut-être à ce que l’on n’a jamais vraiment été.

Cela peut venir :

  • parce que l’on a changé sans s’en rendre compte,
  • parce que le monde autour de soi a changé,
  • ou parce que l’on ne s’est jamais vraiment rencontré soi-même.

Mais ce que l’on ressent est toujours le même trouble discret :

une vie qui continue,

et une part de soi qui n’y trouve plus vraiment sa respiration.


III — Ce qui se défait vraiment

Quand ce malaise s’installe,

on cherche presque toujours à le situer à l’extérieur.

Le travail.

Le cadre.

Le rythme.

Les autres.

Et souvent, il y a de bonnes raisons.

Les conditions ont changé.

Le monde est devenu plus dur, plus rapide, plus exigeant.

Mais ce que l’on sent, au fond,

ne se réduit pas à cela.

Ce qui se défait n’est pas seulement une situation.

C’est le lien entre la vie que l’on mène

et la personne que l’on est.

Pour certains, ce lien s’est défait peu à peu.

Ils ont changé.

Ils ont mûri.

Ils ne regardent plus le monde comme avant.

Et la façon d’être soi qui leur permettait autrefois de tenir

ne suffit plus à contenir ce qu’ils sont devenus.

Pour d’autres, ce lien n’a jamais été vraiment ajusté.

Ils ont suivi une voie.

Ils ont répondu aux attentes.

Ils ont occupé une place.

Mais ils n’y ont jamais respiré pleinement.

Ils ont tenu.

Ils n’ont jamais habité.


Dans les deux cas, il y a des fidélités.

Des fidélités à une histoire.

À des parents.

À une image de soi.

À des choix anciens.

Ces fidélités ont permis de vivre.

Elles ont donné une structure.

Elles ont évité de tomber.

Mais avec le temps,

elles deviennent lourdes.

On continue à les porter,

mais elles ne vont plus de soi.

On sent qu’on est en train de tenir quelque chose

qui ne nous porte plus vraiment.

Et parfois,

on n’a même plus envie de faire semblant.

On n’a plus l’énergie

pour se convaincre

que cette vie est la bonne.


C’est cela qui use.

Ce n’est pas seulement la fatigue du travail.

C’est la fatigue de vivre

à partir d’une identité

qui n’est plus — ou n’a jamais été — pleinement la sienne.

Et tant que ce nœud n’est pas regardé,

on peut ajuster les contours,

changer les décors,

bouger les cadres,

mais le malaise reste.

Parce que ce qui demande à se transformer

n’est pas seulement ce que l’on fait.

C’est la façon dont on est en train de se tenir dans sa propre vie.


IV — La prise de conscience

Avant qu’elle arrive,

il y a presque toujours une impasse.

On se lève le matin

et on sait déjà

que la journée sera longue,

non pas parce qu’elle est difficile,

mais parce qu’on n’y voit plus de direction.

On continue.

On travaille.

On répond.

Mais au fond,

on a la sensation étrange

d’être arrêté intérieurement

alors que tout autour avance.

On ne peut pas continuer ainsi.

Et pourtant,

on ne sait absolument pas

dans quelle direction partir.

Revenir en arrière vers quoi ?

Avancer vers quoi ?

Il n’y a plus de flèche.


Dans cette impasse,

on fait souvent ce que l’on peut.

On change quelque chose.

Un poste.

Un projet.

Un cadre.

Pendant quelques semaines,

on respire mieux.

Puis la même lourdeur revient.

Ce n’est pas que le changement était mauvais.

C’est qu’il n’a rien touché à l’endroit

où le blocage est né.


La prise de conscience ne vient pas comme une idée.

Elle vient comme un moment

où quelque chose, enfin, se met en place.

Un jour, peut-être en marchant.

Ou dans une voiture.

Ou un soir, seul.

Une phrase traverse :

« ce n’est pas seulement ce que je fais qui ne va pas…

c’est la façon dont je suis en train de vivre ma vie. »

Et cette phrase fait mal.

Mais elle fait aussi respirer.

Parce que pour la première fois,

on ne se trompe plus de cible.

On commence à comprendre

que l’on n’est pas bloqué

par manque de solutions,

mais parce que l’on essaie de continuer

à partir de quelqu’un

que l’on n’est plus

— ou que l’on n’a jamais été.

Et ce déplacement du regard

fait bouger quelque chose.

Pas encore une direction.

Mais une vérité.


Ce qui était une impasse

cesse d’être complètement fermée.

On ne sait toujours pas

où aller.

Mais on sait enfin

ce que l’on ne peut plus continuer à être.

Et dans une vie humaine,

c’est souvent la première ouverture réelle.


V — La lucidité sans désespoir

Quand cette prise de conscience commence à s’installer,

quelque chose change dans ma façon de respirer.

Le malaise n’a pas disparu.

Mais il n’est plus aveugle.

Avant, il pesait.

Maintenant, il parle.

Je commence à comprendre

que ce qui fait mal

n’est pas une erreur,

mais un appel.

Un appel à cesser de vivre

dans une forme qui n’est plus la mienne.


Je regarde alors mon passé.

Mes choix.

Mes fidélités.

Et au lieu de me juger,

je commence à voir.

Je vois comment je me suis construit.

À partir de quoi.

Pour tenir face à quoi.

Je vois aussi

ce qui, aujourd’hui,

ne peut plus être porté de la même manière.

Cela peut faire monter des larmes.

Mais ce n’est pas une destruction.

C’est une réunification.


Comprendre que je ne suis plus

celui que j’ai été

ne m’enlève rien.

Cela me rend quelque chose.

La permission de ne plus faire semblant.

La permission de ne plus me forcer.

La permission de laisser apparaître

ce qui, en moi, cherche maintenant à vivre.


Ce que j’appelais une crise

devient autre chose.

Un passage.

Je ne sais pas encore

où je vais aller.

Mais je sens, pour la première fois depuis longtemps,

que je peux à nouveau avancer

sans me trahir.

Et cette sensation,

même fragile,

est déjà une forme de liberté.


VI — Le passage

Je ne sais toujours pas où je vais.

Mais je commence à comprendre quelque chose de décisif.

Pendant longtemps,

je me suis posé toutes les questions possibles.

Qu’est-ce qui ne va pas dans mon travail ?

Qu’est-ce qui ne va pas dans ma vie ?

Qu’est-ce qui ne va pas en moi ?

Je les ai tournées dans tous les sens.

Je les ai usées.

Et pourtant,

rien ne se dénouait vraiment.

Un jour, quelque chose bascule.

Je comprends que le problème

n’était peut-être pas dans les réponses,

mais dans le point de départ.

Je cherchais des directions

sans savoir d’où je partais.


Alors une phrase s’impose,

simple et presque brutale :

« le point de départ, c’est moi. »

Pas mes diplômes.

Pas mon métier.

Pas mes rôles.

Moi.

Et aussitôt,

une autre question,

beaucoup plus exigeante,

prend la place de toutes les autres :

« qui suis-je ? »


Le passage commence là.

Pas quand une solution apparaît.

Quand une origine est reconnue.

Je ne cherche plus d’abord

à réparer ma vie.

Je cherche à savoir

à partir de qui je la vis.

Et cela change tout.


Je ne sais pas encore

ce que cette question va produire.

Mais je sais que tout ce qui viendra désormais

partira d’un autre endroit.

Qui je suis.

Mais une question comme celle-là ne se résout pas seul.

Elle demande un regard, une écoute, des questions justes.


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