Changer encore sans se retrouver

Cette spirale des reconversions qui ne résolvent pas le malaise


Il arrive souvent que l’on change de travail avec l’espoir discret que quelque chose, enfin, se remettra à sa place.

On quitte un poste, on en prend un autre, parfois dans un autre univers, parfois avec un autre statut, et l’on se dit que cette fois, cela devrait aller mieux.

Et pendant un temps, cela va mieux. Le décor est neuf, les attentes sont différentes, l’énergie revient. Puis, presque imperceptiblement, le même trouble recommence à se faire sentir, comme si l’on avait déplacé sa vie sans déplacer ce qui, en soi, posait question.

Ce moment-là est étrange. Car rien n’est objectivement mauvais. Le nouveau poste est intéressant, les conditions sont souvent meilleures, et pourtant quelque chose ne s’apaise pas.

Alors on se demande ce qui n’a pas fonctionné. On regarde l’entreprise que l’on vient de quitter, on examine celle que l’on vient de rejoindre, on cherche dans les environnements ce qui pourrait expliquer que le malaise soit resté. Pour quelqu’un qui réussit, ce réflexe est presque inévitable. Lorsqu’on est compétent, reconnu, capable de s’adapter et de produire des résultats, il est naturel de penser que ce qui ne va pas ne peut venir que du cadre dans lequel on évolue. Si tout ce que l’on touche fonctionne, si les objectifs sont atteints, si la carrière progresse, alors le malaise ne peut être qu’un problème d’environnement : une entreprise mal ajustée, un poste trop étroit, une organisation qui ne convient pas.

Cette lecture est rassurante. Elle permet de rester du côté de la maîtrise et de l’efficacité. On ne remet pas en cause ce que l’on est, seulement l’endroit où l’on se trouve.

Et comme la société elle-même valorise la mobilité, cette interprétation est renforcée : changer devient non seulement possible, mais presque la preuve que l’on est lucide et actif face à ce qui ne convient plus.

Ce qui se joue alors n’est pas toujours une fuite brutale. Il existe plusieurs façons, très différentes en apparence, de déplacer ce qui, en soi, fait question. Parfois, cela prend la forme d’un conflit. On en vient à reprocher à l’entreprise, à la hiérarchie, au système, ce que l’on ne parvient pas à nommer intérieurement. Le malaise se transforme en opposition. Mais il arrive aussi que le déplacement soit beaucoup plus calme. On se sépare sans colère, presque en bonne intelligence : « ce n’était pas le bon endroit pour moi », « nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ». Dans ce cas, rien ne semble accusé. Le départ est propre, raisonnable, presque élégant.

Et pourtant le mécanisme est le même : ce qui était trouble à l’intérieur est projeté dans la relation à un cadre, à un poste, à un milieu. Le problème n’est jamais directement « moi ». Il est toujours quelque part dans l’endroit où je me trouve.

Et ce déplacement n’est pas forcément de mauvaise foi. Il ne s’agit pas toujours de rejeter la faute sur les autres ou de se dédouaner. Chez beaucoup de personnes lucides et exigeantes, il se fait au contraire dans une grande honnêteté intérieure. Elles savent qu’elles ont leur part dans ce qu’elles vivent. Mais comme tout, extérieurement, semble fonctionner, il est profondément difficile d’imaginer que ce qui pose problème pourrait se situer plus en amont, dans la relation même à ce que l’on est en train de vivre.

Lorsqu’on entre dans ce mouvement, quelque chose se met en place sans que l’on s’en rende vraiment compte. On change de poste. Puis d’entreprise. Parfois même de métier. À chaque fois, il y a un regain d’énergie, une impression de nouveauté, l’espoir que cette fois la justesse sera au rendez-vous.

Et à chaque fois, tôt ou tard, le même fond de malaise réapparaît, presque sous la même forme. Ce qui est troublant, c’est que rien ne semble jamais vraiment « rater ». Les transitions sont réussies. Les parcours restent cohérents. Et pourtant, la sensation de ne pas être à sa place persiste, comme si l’on avait déplacé sa vie sans déplacer la question qui la traverse.

Peu à peu, on peut finir par douter de soi, ou au contraire par s’endurcir, en se disant que l’on n’a simplement pas encore trouvé le bon endroit.

Et c’est souvent là qu’un autre malaise apparaît. À force de changer, une impression d’instabilité s’installe. On commence à se demander si l’on est vraiment fiable, si l’on sait ce que l’on veut, si l’on est capable de s’inscrire dans la durée.

Ce doute ne vient pas seulement de soi. Il est aussi renvoyé par les autres, parfois à mots couverts, parfois plus explicitement. Ainsi, au décalage intérieur s’ajoute une fragilisation de la confiance et, chez certains, une atteinte plus profonde encore à l’estime de soi.

La spirale, qui semblait d’abord être un mouvement de liberté, devient alors une source de vulnérabilité.

Ce qui nourrit cette spirale n’est pas seulement une erreur de diagnostic. C’est une manière plus vaste de se rapporter à soi. Nous avons appris à nous définir par ce que nous faisons. Par nos fonctions, nos résultats, notre capacité à nous adapter et à réussir.

L’identité se construit dans l’action, dans la performance, dans la reconnaissance.

La question de l’être — qui je suis, ce que je porte, ce à quoi je suis intérieurement appelé — reste souvent en arrière-plan, comme si elle était secondaire, ou trop vague pour être prise au sérieux.

Chez les personnes brillantes, cette dissociation est encore plus forte. Elles sont portées par le sens du faire, par leur efficacité, par leur intelligence. Et c’est précisément ce qui rend plus difficile de percevoir que quelque chose, plus profondément, ne se sent plus à sa place.

Tant que l’on se lit uniquement à travers ce que l’on produit, la seule réponse imaginable au malaise est de changer de cadre pour continuer à produire autrement.

Peut-être que, si changer d’endroit ne suffit pas, c’est que la question n’est pas seulement celle de l’endroit. On peut changer d’entreprise, de secteur, parfois même de métier. On peut acquérir de nouvelles compétences, se former, apprendre, se perfectionner. On peut continuer à faire, à produire, à être reconnu pour ce que l’on sait faire.

Et pourtant, si le malaise demeure, alors ni le cadre, ni l’action, ni même la compétence ne suffisent à l’expliquer.

Car tout cela — l’agir, le faire, la performance — continue à donner au monde l’image que « ça va ». Mais à l’intérieur, quelque chose ne se sent toujours pas à sa place.

Peut-être que ce qui demande alors à être regardé n’est pas d’abord le poste, ni l’entreprise, ni même le métier, mais la relation qui s’est installée entre ce que l’on est et la forme de vie que l’on habite.

Une relation se joue toujours à deux pôles. Elle peut être féconde, ou elle peut devenir dissonante. Quand ce que l’on est intérieurement n’est plus accordé à ce que l’on fait et au cadre dans lequel on le fait, le malaise apparaît, même si chaque élément, pris séparément, semble valable.

Et lorsque toutes les questions posées à l’extérieur — au lieu, au métier, à l’organisation — conduisent aux mêmes réponses sans apaiser le trouble, il ne reste plus qu’un espace à ouvrir : celui de ce que l’on est soi-même.

Non pour se juger. Non pour se corriger.

Mais pour se demander, enfin : « Qui suis-je, pour que la vie que je mène ne me permette plus de me reconnaître ? » Peut-être est-ce là que commence, non pas un nouveau départ, mais un repositionnement. 


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